Heurs et malheurs des arts précolombiens

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 23 avril 2008

En dépit d’un intérêt pour les arts des Amériques au début du XXe siècle, la flamme précolombienne s’est transformée en un feu de paille. Peut-être pour mieux redécouvrir le travail d’Elena Izcue...

Curieuse destinée que celle des arts précolombiens ! Longtemps confinés dans les cabinets de curiosités puis dans les musées ethnographiques, relégués au rang de productions artisanales et donc placés hors du discours esthétique, ils ont longtemps été les parents pauvres des arts « primitifs ». À peine se souvenait-on que Gauguin – décidément un précurseur dans bien des domaines ! – affichait sa passion pour l’art du Pérou précolombien en peuplant ses céramiques et ses toiles de réminiscences incas…

L’intérêt des surréalistes pour les arts des Amériques
Pourtant, le Louvre avait montré la voie en exposant dès 1850 ses collections « américaines ». Quelques années plus tard, l’architecte français Alfred Vaudoyer dessinait un pavillon péruvien d’inspiration incaïque pour l’Exposition universelle de Paris de 1878.
Mais il faudra véritablement attendre le XXe siècle pour voir s’affirmer une réelle inclination pour les arts des Amériques. Les surréalistes et, à leur tête, André Breton s’enthousiasment ainsi pour l’art eskimo, dont ils vantent la puissance chamanique. Max Ernst pose à New York devant sa collection de poupées kachina. Le sculpteur britannique Henry Moore avoue un net penchant pour la statuaire de Méso-Amérique…
Pourtant, malgré la parution du livre de Raoul d’Harcourt sur l’archéologie péruvienne et le ballet inca que son épouse Marguerite prépare pour l’Opéra de Paris, la fièvre « indienne » ne semble pas durablement enflammer les esprits parisiens. L’art « nègre » semble y régner sans partage !

En 1928, Elena apporte à Paris le fabuleux manto de Brooklyn
C’est donc tout l’intérêt de découvrir le travail d’Elena Izcue, synthèse idéale et unique d’un art précolombien aux accents Art déco. N’alla-t-elle pas jusqu’à accompagner sur le site de Paracas le grand archéologue Julio C. Tello pour y contempler les fameux textiles qui devaient tant inspirer son travail ? On la voit quelques années plus tard transporter à Paris le fameux manto (linceul funéraire) acquis par le collectionneur péruvien Rafael Larco Herrera afin qu’il soit exposé au musée de l’Homme, dans le cadre de la première exposition consacrée en France aux arts de l’Amérique précolombienne (1928).
Ironie du sort, cette pièce unique par la qualité et la complexité de son décor brodé passera à Londres et sera acquise, en 1938, par le Brooklyn Museum. Connu désormais sous le nom de Manto de Brooklyn, ce magnifique textile a acquis, au gré de ses tribulations, le statut d’« icône » de l’art paracas. On retrouve son écho dans maintes aquarelles et dessins de tissus réalisés par Elena Izcue, voire, de façon indirecte, dans les toiles oniriques d’un certain Kandinsky...

Questions à...

Natalia Majluf
directrice du musée d’Art de Lima, commissaire de l’exposition

Comment définissez-vous le travail d’Elena Izcue ? L’idée de métissage culturel sous-tend toute sa démarche. Elle était ainsi très proche de l’architecte et sculpteur Manuel Piqueras, qui se définissait comme un artiste « néopéruvien ». Mais Elena Izcue savait s’émanciper de ses modèles, était une graphiste à part entière, qui avait le sens de la mise en page, des logos.

À-t-elle une influence sur les jeunes artistes péruviens ?
Notre exposition de 1999, au musée de Lima, a enfin sorti de l’ombre Elena Izcue, en montrant son rôle de pionnière – elle est, selon moi, la première artiste à s’être intéressée à l’art précolombien comme une manifestation esthétique à part entière. Mais, de nos jours, les jeunes artistes sont plus influencés par la culture urbaine que par l’esthétique précolombienne !

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Elena Izcue » jusqu’au 20 juillet. Commissariat : Natalia Majluf, musée du Quai Branly, 37, quai Branly, Paris viie. Ouvert du mardi au dimanche de 11 h à 19 h et jusqu’à 21 h le jeudi, vendredi, samedi. Tarifs : 8,50 € et 6 €. Catalogue, éd. Musée du Quai Branly Flammarion, 96 p., 30 €. www.quaibranly.fr

Le Pérou à l’honneur. La culture paracas, une des civilisations précolombiennes du Pérou, est présentée au musée du Quai Branly à travers une exposition intitulée « Paracas, trésors inédits du Pérou ancien ». Ce sont des pièces de textile, récemment restaurées, découvertes dans la nécropole Wari Kayan, qui sont présentées jusqu’au 20 juillet 2008. Une occasion rare de voir une telle collection péruvienne, compte tenu de sa fragilité et de sa valeur esthétique et scientifique.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°602 du 1 mai 2008, avec le titre suivant : Heurs et malheurs des arts précolombiens

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