Innovation

God save the british design

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 16 mai 2012 - 1040 mots

Institution phare des arts décoratifs, le Victoria & Albert Museum
à Londres profite de la tenue des J.O. pour dérouler plus d’un demi-siècle de création « maison », depuis les J.O. de 1948. So british !

Les jeux Olympiques de 2012 vont attirer à Londres une foule non négligeable de visiteurs. D’où l’idée du Victoria & Albert Museum de monter une exposition mêlant arts plastiques, design et arts décoratifs sur un pays qu’il connaît, ô combien, le sien : le Royaume-Uni. « British Design 1948-2012, Innovation in the Modern Age » retrace donc la saga du design britannique – au sens large du terme – depuis les « J.O. de l’austérité », qui eurent lieu à Londres en 1948, jusqu’aux J.O. de cette année. C’est, selon les commissaires, Christopher Breward, principal du Edinburgh College of Art, et Ghislaine Wood, conservatrice spécialisée dans le design et l’art du XXe siècle au département Recherche du V&A, « la première exposition globale qui examine la manière dont les artistes et les designers qui sont nés, ont été formés ou ont travaillé au Royaume-Uni ont produit des travaux innovants et reconnus, de l’après-guerre à nos jours ». Ce vaste panorama rassemble quelque trois cent cinquante pièces – dont plus des deux tiers proviennent des collections du V&A – et balaie toutes les disciplines : mode, mobilier, beaux-arts, céramique, graphisme, photographie, architecture et produits industriels. Déployé de façon chronologique, il se compose de trois grandes sections : Tradition et modernité 1948-1979, Subversion 1955-1997 et Innovation et créativité 1963-2012. Sont ainsi exhibés les moments et/ou les mouvements phare qui placèrent le Royaume-Uni sur le devant de la scène artistique, tels le légendaire Swinging London des sixties, la période punk des seventies ou, plus récemment, le Cool Britannia des nineties.

Le Festival of Britain
Point de départ de ce « soixantenaire » de création, deux moments forts de l’après-Seconde Guerre mondiale en Grande-Bretagne : le Festival of Britain, en 1951, et, deux ans plus tard, le couronnement d’Elizabeth II. Le premier événement est l’évidence même : le Festival of Britain fut une sorte de célébration de la création contemporaine tous azimuts, « le premier paysage urbain moderne », comme l’avait qualifié le magazine anglais The Architectural Review. S’y déployaient alors une série de pavillons aux silhouettes futuristes, ainsi que du mobilier urbain dernier cri, dont l’élégant banc d’extérieur Antilope dessiné par Ernest Race, que l’on peut voir d’entrée de jeu dans l’exposition. Mais la bataille n’est pas pour autant gagnée : sur le pavillon Homes and Gardens, John Piper peint, lui, la grande fresque murale The Englishman’s Home qui évoque différents types de constructions domestiques, du manoir à la terrasse victorienne, célébration un poil romantique de l’héritage architectural britannique. Le second événement clé est donc le couronnement, le 2 juin 1953, d’Elizabeth II. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, celui-ci a également été un moment important pour la promotion de la modernité. À preuve, la cérémonie officielle réunit alors quelques-uns des artistes les plus en vue de l’époque, comme le couturier Norman Hartnell, Robert Goodden, professeur au Royal College of Art, qui dessina le textile bleu et or qui ornera l’intérieur de l’abbaye de Westminster, sans oublier, en photographe officiel de la reine, Cecil Beaton. Les pièces des années 1940 et 1950 évoquent ainsi à l’envi ces « tensions » entre tradition et modernité, montrant une création britannique pour le moins ambiguë, par certains côtés paternaliste et farouchement patriotique, et en même temps optimiste et démocratique, toute tournée vers la fondation d’un monde nouveau et meilleur pour ses citoyens.

De la Mini aux Stones
Dès les années 1960, la Grande-Bretagne est reconnue internationalement pour son design produit inventif et ses qualités d’ingénierie : de la mythique Mini (1959), carrossée par le designer Alec Issigonis (« Un véhicule économique pour les femmes et les familles »), au… Concorde (1967), en passant par le fameux vélo pliant Moulton (1964). Le Swinging London est à la fête : Terence Conran crée le premier magasin de décoration Habitat, David Bailey photographie le mannequin Twiggy, Michelangelo Antonioni tourne le film Blow Up, John Pasche dessine la célèbre « langue »-logo des Rolling Stones et Richard Hamilton peint justement sa fameuse toile… Swingeing London. Tout semble sourire à cette Angleterre en marche, jusqu’au début des années 1970 où, choc pétrolier oblige, les entreprises manufacturières traditionnelles déclineront, laissant peu à peu place aux industries de service. Ces six décennies sont décortiquées selon la même méthode, en imbriquant les différents secteurs artistiques et industriels. La styliste Vivienne Westwood et Malcolm McLaren témoignent de l’époque subversive punk des années 1970 ; les meubles brutalistes de Tom Dixon, Ron Arad et Mark Brazier-Jones, des années 1980 ; moult réalisations audiovisuelles – des studios d’animation Aardman (Wallace et Gromit) aux concepteurs de jeux vidéo comme Rockstar North (Grand Theft Auto) ou à la musique (le clip Country House du groupe Blur réalisé par… l’artiste Damien Hirst) –, des années 1990 et l’architecture singulière et innovante, telle cette maquette d’un très beau pont imaginé par l’agence Wilkinson Eyre à Poole, dans le Dorset, des années 2000. Histoire de retomber sur leurs pieds avec l’actualité la plus chaude, les organisateurs n’ont pas manqué d’exhiber, en queue de parcours, une maquette du… centre aquatique conçu par la star Zaha Hadid pour ces J.O. londoniens [lire p. 38].

« British Design 1948-2012, Innovation in the Modern Age », jusqu’au 12 août, au Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, SW7 2RL Londres, rens. : 00 44 (0)20 79 42 20 00 ou www.vam.ac.uk.
 
À lire

- Les éditions Hazan proposent une plongée dans le « swinging London » avec ce nouveau livre sur les sixties. Avec une riche iconographie à l’appui, ce sont les arts plastiques, la musique et le cinéma qui sont décortiqués pour dresser un portrait de ville déjà effervescente, il y a 50 ans de cela… Rainer Metzger, Londres, les sixties, Hazan, 400 p., 35 euros.

- À lire la visite de l’exposition « Out of Focus », première grande exposition de photographies à la Saatchi Gallery avec 36 artistes qui offrent un point de vue international sur les tendances actuelles de la photo. Cahier des expositions p. 96.
- Et le calendrier des expositions à Londres. Cahier des expositions p. 112.

La Jaguar Type E (1961)

S’il est une voiture emblématique labellisée « Royaume-Uni », c’est bien le remarquable roadster Jaguar Type E. Dessiné par Malcolm Sayer (1916-1970), lequel a auparavant travaillé dans l’aéronautique, l’engin arbore une forme sculpturale allongée et une allure pour le moins surbaissée. La minuscule calandre et les phares elliptiques intégrés sont placés de façon à ne pas interrompre la fluidité formelle du capot allongé. Mieux : aucun chrome superfétatoire ne masque la clarté des lignes. Disponible en version décapotable et coupé, le bolide reprend, en fait, l’idée de transporter sur la route les hautes performances de la voiture de course.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°647 du 1 juin 2012, avec le titre suivant : God save the british design

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