Futurisme

« La gifle et le coup de poing » à Beaubourg

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 23 octobre 2008

Beaubourg rend hommage au premier futurisme italien, celui de Marinetti, Carrà, Balla, Boccioni et Russolo, qui trouvèrent dans le bouillonnant Paris des années 1910 le lieu d’un débat esthétique passionné. Passionnant.

Fracassant, vitaliste, radical, international, explosif, dynamique et viscéralement moderne, le futurisme reste un mouvement mal identifié, confondu avec les avant-gardes qu’il contribua lui-même à nourrir et rendu évidemment suspect par ses mauvaises fréquentations politiques dans sa seconde période. Au point d’en étouffer ses premiers pas.
L’exposition à Beaubourg veut se charger de rendre à César ce qui appartient à Marinetti, Balla, Boccioni, Russolo et les autres, renversant littéralement le jeu d’influence communément rebattu du cubisme vers le futurisme. Elle reprend alors, point par point, arme théorique après assaut philosophique, le tout premier futurisme pictural, entre 1909 et 1915.Celui qui s’ouvrit avec le manifeste rageur de F.T. Marinetti (1876-1944) à la une du Figaro le 20 février 1909.

Le « manifeste » : d’abord une opération de communication
Le poète mettra en place une stratégie de communication aussi ambitieuse qu’inédite. Celle qui vaudra au mouvement d’être qualifié de « réclame » par ses détracteurs de la première heure : le manifeste sera traduit en dix langues, diffusé dans le monde entier et suivi de cycles de conférences performatives agitées. « Nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing », écrit Marinetti (lire page ci-contre). Au programme : faire table rase du passé, se jeter fiévreusement dans les bras du progrès permanent, identifier l’art et la vie, exalter la métropole et bien sûr la beauté de la vitesse, incarnée par la rugissante automobile. Un choc.
Très vite, un groupe d’artistes italiens se range derrière le poète radical.
Boccioni, Severini, Balla, Carrà et Russolo cosignent le manifeste des peintres futuristes à Turin, en 1910. Le mouvement est né, porté par une série de soirées
chahuteuses et d’actions provocantes. Il sera suivi d’une kyrielle de manifestes appliqués avec une ivresse lyrique à tous les champs de l’art et de la vie : architecture, théâtre, musique bien sûr, mais aussi typo, cuisine, music-hall et même couture (globalement absents de l’exposition). Le projet se diffuse, s’internationalise et, surtout, s’expose.

La lutte d’influence entre futurisme et cubisme
Lignes de force, interpénétration instable des plans, dès 1910 en Italie, en 1912 à Paris, le public découvre ce que dit cette peinture qui se réclame du dynamisme et de la simultanéité. « Nous rassemblons tous les mouvements (du temps, du lieu, de la forme et de la tonalité chromatique) en une synthèse et construisons le tableau là-dessus », écrit Boccioni en 1912. « Un cheval au galop n’a pas quatre pattes, mais vingt », ajoute Carrà.
À Paris, un jeu d’influence et de rapports de force réciproques se met en place avec le cubisme dès 1910 (lire interview), obligeant les uns et les autres à graver leurs positions théoriques dans le marbre. Le débat aura un rayonnement international immédiat : en Russie surgit le cubo-futurisme dès 1912 ; en 1914, les Britanniques adaptent le futurisme en une version vorticiste agressive. Signe de l’étendue de son influence : en 1913, à New York, lors de l’Armory Show, la critique parle de futurisme là où ne sont exposées que des toiles cubistes. Aucun tableau futuriste n’y figure. Ainsi se réécrit l’histoire.

Comprendre... le futurisme

Les 3 moments du futurisme selon Giovanni Lista (in Le Futurisme, Découvertes Gallimard, 2008).

Dynamisme pictural : La une du Figaro scelle avec le manifeste la naissance d’un état d’esprit qui veut faire table rase du passé et affronter le monde moderne. Marinetti est rejoint par un groupe d’artistes qui donnent corps au mouvement et imposent leur conception dynamique de la peinture.

Art mécanique : Boccioni disparaît pendant la Grande Guerre. Carrà se convertit au néoclassicisme, Russolo cesse de peindre. Dès 1922, une partie des futuristes se regroupent pour donner au mouvement des assises institutionnelles. Balla, Diulgheroff, Depero, Fillia célèbrent diversement une mythologie machinique et mécanique. Ils introduisent clarté, géométrie et construction dans leurs peintures.

Aéropeinture : En 1929, nouvelle orientation. Mythologie du vol, perspectives plongeantes, expériences gravitationnelles, spirituelles et symboliques organisent désormais les recherches de Prampolini, Benedetta ou Peschi.

Repères

1909
Le Figaro publie le « Manifeste du Futurisme » signé Marinetti (lire p. 54).
1910
Naissance du futurisme russe avec Victor Khlebnikov et Mikhaïl Matiouchine.

1911
Carrà et Boccioni découvrent Braque et Picasso.

1912
Première exposition des futuristes italiens à Paris. Le cubofuturisme voit le jour à Paris avec Duchamp, Picabia et Léger.

1914
Expansion du futurisme vers l’Ouest : en Angleterre avec le vorticisme illustré notamment par Wyndham Percy Lewis, puis aux États-Unis où le nom est cité pour la première fois à l’Armory Show.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°607 du 1 novembre 2008, avec le titre suivant : Futurisme

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