Vendredi 15 novembre 2019

Franck Scurti - Provocateur de hasard

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 14 avril 2011 - 1580 mots

Héritier des deux Marcel, Duchamp et Broodthaers, Franck Scurti, formé à l’école des Pontus Hulten et Daniel Buren, s’amuse de la rencontre fortuite résultant du croisement de ses diverses sources d’inspiration. Non sans une pointe d’humour…

Avec la régularité d’un métronome, Franck Scurti s’est montré tous les deux ans dans une institution française depuis 2007. Cette année là, il envahissait le Magasin de Grenoble et son espace vertébral qu’on appelle « la rue » avec des œuvres toutes occupées à répondre à cette question posée en titre de l’exposition : « What is Public Sculpture ? » En 2009, au Creux de l’Enfer de Thiers, « Replication » explorait les codes génétiques et détournait le savoir-faire du potier.  « Works of chance », l’opus strasbourgeois, se place quant à lui sous le signe du hasard. La formule idiomatique anglo-saxonne peut se traduire en effet comme « œuvres du hasard », une manière d’induire d’entrée de jeu que Franck Scurti n’en a pas fini de remettre son destin entre les mains de la chance, tout en sachant la provoquer.  

Ni style, ni étiquette
Quelque cinquante œuvres se partagent ainsi la tâche d’illustrer l’état d’esprit de ce quadragénaire, laissant aux toutes nouvelles créations le soin de réinterpréter les plus anciennes et de montrer ainsi que l’absence d’unité stylistique ne traduit pas un caractère versatile. Au contraire, malgré l’éclectisme du corpus, « Works of Chance » entend bien démontrer combien la pensée de Franck Scurti chemine suivant des chemins tracés depuis les prémices de sa carrière. Mais comme il a une peur bleue d’être identifié par un style, il s’emploie à ne jamais être reconnaissable au premier coup d’œil. Le style ? Une facilité à laquelle il n’aime pas s’adonner. Pas plus que l’étiquette, celle d’artiste post-Pop qui lui a suffisamment collé à la peau pour la combattre sans cesse. « Avec cette exposition, je voulais montrer où j’allais vraiment. » 

Qu’on se le tienne pour dit. « J’ai un travail qui prête à toutes les confusions précisément parce qu’il part de toutes ces confusions », continue-t-il. Énoncé comme tel, ce qui ressemble à un principe est limpide, bien plus déstabilisant dans les faits, une fois que l’on se retrouve dans son monde contrasté. Mais ce qu’il y a de bien avec Scurti, au-delà de cette complexité, c’est cette façon de ménager des rencontres, de manier l’humour, le mot fin, d’aménager des analogies.

Toute l’exposition strasbourgeoise fonctionne sur des métaphores, des codes, des mythologies, des associations libres où le public peut facilement trouver sa place tout en se faisant balader par l’artiste. Comme il n’a « pas confiance dans le métier de commissaire, pour [lui], ça n’existe pas », c’est lui qui a conçu le parcours, la scénarisation des pièces plus qu’une scénographie. « Ça n’a rien d’un décor. » 

Pas étonnant d’ailleurs que l’entrée en matière se fasse en buttant sur un mur, un vrai mur de brique, effondré en son centre. On ne fait pas semblant ici sauf qu’on ignore s’il y a eu effraction, déréliction ou agression. C’est là où tout se passe, dans cette anfractuosité indéterminée. Il va falloir regarder, par cette ouverture, ce cadre que Scurti propose pour ses propres œuvres, comme un viseur. Cela passe donc par l’image de la ruine avec cette drôle de vision fenêtre. Un recadrage qui n’est pas sans rappeler l’œuvre majeure de Marcel Duchamp, Étant donné (1946-1966), vision orchestrée par un trou de serrure sur un mur fracturé laissant voir un corps féminin nu, allongé et offert. Scurti en fait sa propre version réinterprétant au passage une de ses œuvres les plus populaires, un lit en forme de boîte de sardines à la taille de l’artiste. N.Y. 06 :00 AM (1995-2000), œuvre qui avait contribué à voir l’artiste être affublé du label « post-Pop », prend avec le mur défoncé en préambule une attitude bien plus complexe. Passé l’effet cartoon d’un mari jaloux qui aurait défoncé le mur de la chambre, le conditionnement de l’individu dans la société mais surtout celui de l’artiste dans un rôle figé sautent aux yeux.  

Scurti, désormais seul décideur
Franck Scurti dit avoir traversé une crise personnelle entre 1996 et 1998, crise qui l’aura conduit à changer ses méthodes de travail. Fini le diktat du projet, de la commande, désormais, c’est bien l’artiste qui décide. Symptomatique de ce changement, l’édition l’an dernier aux Presses du Réel d’Home, Street, Museum, la somme de tous ses travaux et des textes marquants de Patrick Javault (un ancien de l’institution strasbourgeoise), Michel Gauthier, Thierry Davila et Louis Ucciani, publiée en dehors de toute exposition. 

À cause de ce souci de mise au point, Scurti apparaît comme un artiste anxieux, travaillé par le quotidien, par une éthique du travail quotidien. Il besogne tous les jours, ce qui ne veut pas dire qu’il produise des œuvres avec la même régularité. Son économie est celle de l’astreinte parce qu’il s’intéresse à tout mais sans obligation de résultat. 

C’est bien ce qui ressort du projet « Works of Chance ». En cinq sections – Au commencement était la fin, La Carte et le Territoire, Ready-made in progress, Pop-politique et crise –, il rebat les cartes, redéfinit sa pratique sans révisionnisme. Juste que le monde change et qu’il convient de réajuster l’angle de tir en fonction de ces paramètres, parce qu’une œuvre de 1996 n’est plus la même en 2011. Parmi les toutes dernières à faire leur apparition Le Cri est « la pièce que je voulais faire depuis quinze ans ». Un assemblage complexe de matériaux trouvés agencés avec un vase et un tube en carton. De prime abord, la parenté avec le chef-d’œuvre de Munch ne saute pas aux yeux. Il faut se remémorer les lignes de force du tableau pour voir émerger, de ces déchets arrangés, la silhouette béante. Le composite est symptomatique des pièces les plus récentes faites d’objets ramassés. 

On aura plaisir aussi à retrouver un Scurti incisif avec Souad Boxes. Cette suite de tableaux croissants accumule des alignements en grille d’emballages de henné de la marque Souad. Un paquet par ligne a été subtilement retouché par l’artiste comme pour mieux faire dérailler le standard que représente le logo de ce trompe-l’œil capillaire. Cette logique de la variable et de la probabilité se retrouve dans plusieurs travaux et jalonne le corpus de Franck Scurti depuis longtemps. Le monde économique, ses données et prévisions se retrouvent souvent pris au piège des œuvres. « Je cherche à déstabiliser tout ce qui fait autorité, à mettre en rapport des codes sociaux et des formes artistiques, à donner du poids à des images qui n’en ont pas et à en enlever à celles qui en ont trop », disait-il en 2002 à Sabine Schaschl-Cooper. Ainsi lorsqu’il représente le monde (Snake Sky Maps), il utilise pour cela de la peau de serpent, symbole de la mue et de l’impermanence. Les tapis de guerre tissés en Afghanistan et leurs motifs de chars et de cartes sont encadrés et mis sous verre, « attaqués » par une perforation qui laisse un vide béant au milieu de la composition.  

Mille-feuille référentiel
Franck Scurti s’est souvent vu accoler l’étiquette d’artiste flâneur pour savoir jouer d’opportunisme (la définition « comportement d’une personne qui agit en fonction des circonstances et sait exploiter les occasions » montre que le terme n’est pas péjoratif). Cette figure que l’histoire de l’art affectionne depuis Charles Baudelaire et Walter Benjamin est certes bien séduisante et prestigieuse mais on lui préférera celle du biffin. D’une nature un peu plus prosaïque, le biffin sait provoquer sa chance, il furète, cherche, Franck Scurti est comme cela.

La rue, le quotidien, la rencontre inopinée sont ses outils de première main. Working Table (2010) en est l’un des symboles. Trouvée dans la rue, cette planche qui devait servir d’établi a vu sa surface maculée de taches reprise à la peinture blanche. L’artiste a détouré toutes les souillures. Ce blanc, il le voit comme un bruit à la manière dont John Cage lorsqu’il faisait jouer 4’33’’(1952) soit la durée d’un morceau pendant lequel le musicien ne joue pas, laissant toute la place au soi-disant silence, du bruit en réalité. 

Derrière l’apparente facilité de cette table renversée au mur, un mille-feuille de gestes et de références se déplie. L’artiste de la rue a tissé une toile au maillage serré avec laquelle il livre, à Strasbourg, sa version du temps présent. L’aspirateur, le parapluie et le ventilateur qu’il a confiés à des artisans auvergnats spécialisés en pétrification (méthode artisanale consistant à minéraliser des objets en les plaçant pendant plusieurs mois sous des chutes d’eau très calcaires et à laisser s’accumuler les dépôts) sont de parfaits emblèmes de « Works of Chance ». Tous trois reliés à l’air, ils sont désormais prisonniers d’une gangue stratifiée, produit d’un artisanat désuet pour mieux interpréter le présent. Une équation de probabilité à la Scurti.

Biographie

1965 Naissance à Lyon.

1986-1991 Étudie à l’école des Beaux-Arts de Saint-Étienne puis de Grenoble.

1992 Il suit les cours de Pontus Hulten et de Daniel Buren à l’Institut des hautes études en arts plastiques de Paris.

2002 Exposition « Before and After » au Palais de Tokyo et au Centre national de la photographie.

2004-2007 Ses œuvres jouent avec les enseignes lumineuses des villes, dans Liverpool Jackpot, Commerces et Reflets.

2007 La Quatrième Pomme, commande de la ville de Paris pour le socle de la statue de Fourier.

2011 Exposition « Works of Chance » au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Franck Scurti. Works of chance », jusqu’au 28 août 2011. Musée d’Art moderne et contemporain, Strasbourg. Mardi, mercredi, vendredi de 10 h à 18 h. Le jeudi de 12 h à 21 h. Fermé le lundi et le 1er mai. Tarifs : 3,5 euros et 7 euros. www.musees.strasbourg.eu

www.franckscurti.net.
Bien dans son temps, l’artiste a mis en ligne un site Internet hyper complet avec photographies de ses œuvres, liste de ses expositions, archives des interviews et des articles parus sur lui. Le tout en français et en… anglais. Qui a dit que les artistes français ne s’exportaient pas à l’international ?

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°635 du 1 mai 2011, avec le titre suivant : Franck Scurti - Provocateur de hasard

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