Samedi 24 février 2018

Flandres, une saison goyesque

L'ŒIL

Le 18 août 2008

« Je ferai la preuve par les faits qu’il n’y a pas de règles dans la peinture ». Quand il écrit ces mots, en 1792, en exergue à un mémoire adressé à l’Académie de San Fernando, Francisco de Goya y Lucientes est au faîte des honneurs et de sa gloire. Peintre de Charles IV, il compte à son actif de nombreuses commandes prestigieuses, des portraits de la famille royale ou de multiples cartons pour la Manufacture royale de tapisserie – dont la célèbre Ombrelle, présentée à Lille aux côtés d’une cinquantaine de toiles et de la série gravée des Caprices. À quarante-six ans, Goya jouit enfin d’une reconnaissance officielle en un magistral pied de nez aux frileux qui lui refusèrent par deux fois un chevalet à l’Académie royale madrilène. Sans doute Goya se souvient-il encore de ses maîtres successifs, Luzan, Bayeu, Mengs, qui tentèrent d’embrigader son art, conscients de la force neuve et de la résistance que le jeune peintre opposait à leurs certitudes, puisées à l’étiage d’un dernier baroque ou d’un néoclassicisme mal digéré. À partir des années 1790, fort de son succès et libéré des contraintes matérielles, Goya entame une prodigieuse période créatrice où, tournant le dos à l’art du XVIIIe siècle, il laisse libre cours à son imagination et à une expression plus intime de ses idées, posant désormais un « regard libre » – le titre de l’exposition lilloise – sur le monde qui l’entoure. Ne reconnaissant comme seuls maîtres que « Vélasquez, Rembrandt et la Nature », le peintre va progressivement s’affranchir de toutes les règles de la tradition artistique. Celle d’un art de cour flatteur et servile tout d’abord. Goya filtre la réalité de son regard corrosif ou empreint de douceur (Manuel Osorio), proposant toujours un point de vue original sur les êtres, peignant les tréfonds de leur âme dans une veine subjective, expressionniste et satirique. Règle de la technique aussi. Goya n’hésitera pas à abandonner les pinceaux ainsi que la touche vernie et sans nerfs du néoclassicisme pour peindre « simplement avec les doigts ou une spatule », de la plume même de son fils. Règle de la thématique enfin. Goya ne se ferme aucun champ d’expression. En particulier, il y a chez lui l’acceptation de l’« infrahumain ». Ses œuvres sont peuplées d’êtres à l’apparence difforme, monstrueuse parfois : des manchots, des nains, des aliénés, des cannibales ou des sorcières... Autant de figures hallucinantes confinant à l’onirique ou au cauchemardesque. Liberté du regard, de la technique et de la thématique. Ce « triptyque libertaire » porte en germe toutes les révolutions artistiques à venir. Il sera alors temps de gagner Tourcoing dont le musée, en un utile prolongement à l’exposition de Lille, prend toute la mesure de l’influence du maître espagnol sur des générations d’artistes. De Manet à Alechinsky en passant par Zoran Music ou Otto Dix, tous ont puisé aux sources du maître espagnol, les uns – impressionnistes en tête – retenant la liberté de sa touche, les effets de mouvement et d’instant fugitif, l’indécision aventureuse des contours et surfaces ; les autres (Picasso, Saura) la charge affective du trait, induisant un « chahut des visages » ; ou certains encore, comme les surréalistes, la manière fantasmagorique de traiter le réel.

LILLE, Palais des Beaux-Arts, 12 décembre-14 mars, cat. RMN, 304 p., 300 F et TOURCOING, Musée des Beaux-Arts, 30 janvier-19 avril.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°502 du 1 décembre 1998, avec le titre suivant : Flandres, une saison goyesque

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