Années folles

Femme libérée

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2008

Le Musée de la mode de la Ville de Paris aborde les créations des années 1919 et 1929,
parties prenantes de l’émancipation féminine

PARIS - « Libérée » et « facile à vivre », ainsi pourrait-on définir la mode des Années folles, moment d’euphorie où les riches Parisiennes n’hésitent pas à dévoiler leurs mollets et genoux, à se couper les cheveux et à s’approprier des attributs typiquement masculins. Mariano Fortuny et Paul Poiret sont les premiers porte-parole de cette libération du corps féminin que nous conte aujourd’hui Galliera, le Musée de la mode de la Ville de Paris. Privé d’espaces permanents, l’établissement parisien révèle au public un nouveau pan de ses innombrables collections à travers une scénographie des plus sophistiquées, magnifiant le vêtement pour évoquer une autre histoire : celle de l’émancipation féminine. Les scénographes Marc Jeanclos et Antoine Fontaine ont cherché à « faire tourner le visiteur ; lui donner l’envie, à travers la profusion d’une collection et un parcours optiquement complexe et labyrinthique, de trouver cette ivresse propre à la richesse de cette période ». L’effet est réussi, et ce, grâce à deux éléments architecturaux : le paravent et le kiosque qui scindent l’espace en de petits showrooms. Films et photographies d’époques viennent enrichir l’ensemble. Dans les premières vitrines resplendissent les lamés, dentelles métalliques, broderies, pierreries, strass, perles nacrées ou transparentes des robes du soir, dont la richesse des décors contraste avec la sobriété des lignes. De forme droite, décolletée et sans manches, la robe du soir, conçue pour danser, doit accompagner le mouvement sans le gêner. Au rythme du charleston, le visiteur découvre de prime abord les créations particulièrement soignées de Lenief, Paul Poiret, Jean Patou, Lucien Lelong ou Jenny, agrémentées de leurs accessoires fétiches, diadèmes et coiffures, éventails, bas brodés de paillettes et chaussures à barrettes. Le raffinement des robes du soir contraste avec la simplicité des tenues de jour : des ensembles sportswear (sweater et jupe) pratiques qui assurent aux femmes une liberté de gestes à l’égal des hommes. « Chacun de mes modèles est préparé en analysant l’effet qu’il produira en mouvement », déclarait ainsi Lucien Lelong en 1926.

Ode à la femme moderne
Dans ce parcours, véritable ode à la femme moderne, plane l’ombre d’un des grands best-sellers du XXe siècle, La Garçonne (1922) de Victor Margueritte. Condamné par le Vatican, l’ouvrage, qui défendait l’émancipation du sexe « faible » tout en réprouvant l’hypocrisie sexuelle de l’époque, fit véritablement scandale. Rebelle et androgyne, la garçonne emprunte sans complexe au vestiaire masculin. « La garçonne marche, danse, skie, conduit son automobile, voyage en train et en paquebot, précise dans le catalogue Christine Bard, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Angers. Résolument moderne, elle est « émancipée » – post-féministe, en quelque sorte – plus tournée vers l’avenir que le passé ». Ses vêtements doivent s’adapter à ces nouvelles mœurs.
Point d’orgue de l’Exposition internationale des Arts décoratifs en 1925 (pour la partie consacrée au luxe et à la mode), le Pavillon de l’Élégance conçu par l’architecte Fournez est ici suggéré avec quatre des cinq modèles imaginés par Jeanne Lanvin pour l’occasion, notamment la Lesbos, en satin de soie vert absinthe, brodée de perles de verre et de tubes argentés. Le parcours s’achève sur une évocation des liens étroits tissés entre la mode et les grands courants artistiques, à l’instar de la veste conçue par Natalia Gontcharova pour Myrbor ou celle imaginée par Sonia Delaunay. La crise de 1929 aura des effets immédiats sur les créateurs qui renouent avec une certaine tradition. Mais, comme le souligne Catherine Join-Diéterle, directrice du Musée Galliera, les Années folles, en libérant le corps de la femme, en raccourcissant les tenues et en confondant masculin et féminin, ont inventé cette esthétique que les années 1960 prétendirent réinventer et à laquelle se réfèrent aujourd’hui encore les couturiers.

- « LES ANNÉES FOLLES – 1919-1929 », jusqu’au 30 mars, Galliera, Musée de la mode de la Ville de Paris, 10, avenue Pierre 1er de Serbie, 75116 Paris, tél. 01 56 52 86 00, www.galliera.paris.fr, tlj sauf lundi, 10h-18h. Catalogue, Éditions Paris musées, 328 p., 39 euros. sÀ voir aussi : « Baccarat et les années 20, un souffle de modernité », jusqu’au 29 février, Galerie-Musée Baccarat, 11, place des États-Unis, 75116 Paris, tlj sauf mardi et dimanche, 10h-18h.

LES ANNÉES FOLLES
- Commissariat : Sophie Grossiord, conservateur en chef au Musée Galliera, assistée de Zelda Egler
- Scénographie : Marc Jeanclos et Antoine Fontaine
- Nombre de modèles : 170
- Nombre d’accessoires : 130

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°274 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Femme libérée

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