Samedi 17 novembre 2018

Expressionnismes : la grande famille

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 avril 2003 - 657 mots

Événements sobres mais soigneusement orchestrés, chefs-d’œuvre confiants posés aux murs, accrochages réfléchis, audaces avisées, parcours documentés et confortables, le tout abrité dans un élégant écrin signé Renzo Piano.
La fondation Beyeler imagine, depuis quelques années déjà, d’irréprochables expositions, ni pâtissières ni savantes, mais toujours ambitieuses et tournées vers l’effort didactique. Un effort si appuyé (en témoignent les épais catalogues et les longues fiches explicatives à disposition dans chaque salle) qu’il cède de temps à autre aux approximations théoriques. En dépit d’une réflexion esthétique rarement osée pour un événement grand public, la brillante exposition « Abstraction et Ornement » montée en 2001 en avait fait les frais. Cette fois encore, la fondation réunit une luxueuse sélection de peintures qui se propose de décrire une hypothétique généalogie de l’expressionnisme, héritage compris. Plutôt qu’un strict parcours chronologique, elle se présente comme une longue conversation entre des pratiques picturales partageant une même sensibilité, un même règne : celui de l’expressif. Derain, Kirchner, Picasso, Ernst, Magritte, Dubuffet, Bacon, Clemente ou Basquiat, un large spectre est tracé, prenant le risque de ne désigner finalement que l’inépuisable champ plastique de la figuration au XXe siècle.
Mais la scénographie prend soin de resserrer le propos autour d’un pivot central attendu, celui de l’expressionnisme allemand. Die Brücke (1905-1913) et Der Blaue Reiter (1908-1912) forment le cœur du propos et du parcours, agencés dans un rapport réciproque avec leurs contemporains autrichiens (Schiele et Kokoschka) et français, réunis sous le label fauve. Un face-à-face qui relativise les parentés formelles entre ces quatre premières orientations et révèle la dette contractée par Kirchner, Mueller ou Nolde envers Matisse et ses épigones. La terminologie expressionniste désignait, lors de
la sécession berlinoise en 1911, Braque, Van Dongen, Picasso ou Vlaminck avant même de qualifier la turbulente génération allemande. Cette dernière en retint une soif de l’élémentaire, un refus du naturalisme et surtout une forme d’identification entre l’expression de l’objet et l’expression de soi, traduite notamment par une intensification expressive de la forme ou de la couleur, souvent affranchies du réel. C’est ce rapport premier entretenu entre l’objet peint et la vision subjective de l’artiste autant que le tribut à la figuration qui conduit la filiation évoquée tout au long de l’exposition, du préambule confié à Van Gogh et Gauguin et au Greco, à la conclusion, offerte à la bruyante installation vidéo de Bruce Nauman, Anthro/Socio (1992). Entretemps, le parcours (limpide) s’attarde sur le vérisme féroce de Grosz, la touche trouble de Bacon ou la figuration agressive de De Kooning. Le large espace alloué aux années « postmodernes » donne pleinement la mesure du postulat de l’exposition. À la suite de Baselitz ou Kiefer, acteurs de la nouvelle peinture figurative des années 1960, s’impose une génération offensive et insolente dont le goût pour l’image, la figure et le corps, émerge avec brutalité dans les années 1980. Qu’il s’agisse des travaux corrosifs et politisés de Kippenberger, ou de la violence sensuelle opposée à la dématérialisation dominante de l’art, de Lassnig ou Clemente, tous offrent une réponse plastique à ce qu’ils dénoncent comme une crise des valeurs. Comme leurs aînés.
En dépit de quelques inévitables absents (parmi lesquels les futuristes italiens et russes pour la partie historique, Elvira Bach, Marlene Dumas entre autres pour les plus récents) et des contours un brin distendus dessinés par l’exposition, l’efficacité d’une telle généalogie réside sans doute dans son effort pour délivrer l’expressionnisme allemand d’un pathos supposé ou d’un « germanisme » douteux. Son éclairage, à la lumière du présent comme à celle de l’histoire, rappelle sa singularité tout autant que la diversité des solutions formelles proposées. Sa persistance (en particulier en Allemagne) définit finalement l’expressionnisme comme une sensibilité, une direction commune, une impulsion, plutôt que comme une parenthèse souffreteuse et idéologique de l’histoire de l’art. Une impulsion d’ailleurs tout entière contenue dans le point d’exclamation, accolé au titre de l’exposition, « Expressif ! »

BÂLE, fondation Beyeler, Baselstrasse 101, tél. 41 (0)61 645 97 00, 30 mars-10 août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°546 du 1 avril 2003, avec le titre suivant : Expressionnismes : la grande famille

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