Vendredi 14 décembre 2018

Esther Shalev-Gerz - Hier, ici, maintenant

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 26 avril 2010 - 778 mots

Au mois de janvier 2010, L’œil publiait en couverture Les Inséparables, une horloge à double cadran de l’artiste vidéaste Esther Shalev-Gerz dont le Jeu de paume organise la rétrospective. Retour sur une œuvre qui interroge notre rapport à la mémoire.

Qui veut, comme Esther Shalev-Gerz, comprendre le présent doit questionner le passé. Depuis trois décennies, que ce soit dans l’espace public ou au gré d’installations vidéo, l’artiste multiplie les dispositifs visant à faire dialoguer l’individu et l’Histoire. L’origine d’une telle démarche pourrait bien être biographique : née au sortir de la guerre dans un pays – la Lituanie – où rien n’est verbalisé des événements récents, Esther Shalev-Gerz découvre le récit public de l’Holocauste lorsqu’elle part vivre en Israël à l’âge de huit ans. De ce contraste entre amnésie et devoir de mémoire naît sans doute la conscience, chez l’artiste, qu’il y a toujours deux histoires : celle, officielle, des manuels scolaires et celle que noue la subjectivité.

La mémoire par la bande
Dès lors, les œuvres d’Esther Shalev-Gerz chercheront à mesurer l’écart entre mémoire publique et intime. Or une telle tâche implique une part de ruse. Comme en psychanalyse, où la parole vraie se découvre dans les accidents du langage, ce qui reste d’Auschwitz ou de Buchenwald dans la subjectivité contemporaine ne peut s’appréhender que par la bande. L’artiste le débusque tantôt, lorsqu’elle filme les derniers témoins des camps, dans l’interstice entre l’écoute et la parole (2005), tantôt au travers d’objets ayant appartenu à des détenus, et qu’elle demande à un historien, un archéologue ou une restauratrice de décrire (MenschenDinge, 2006).

Quel que soit le dispositif, c’est hors du témoignage direct qu’Esther Shalev-Gerz cherche la réalité de l’expérience subjective.

Dans cette quête, la vidéo offre un médium idoine. D’abord parce qu’elle ouvre un espace hors du langage où, pour le dire comme Godard, la vérité se déploie vingt-cinq fois par seconde. Surtout, l’image en mouvement déroule sa temporalité propre, qu’elle impose au spectateur. Elle est donc l’adjuvant idéal de qui est, comme Esther Shalev-Gerz, obsédé par le temps.

Les anges inséparables
Pourtant, au Jeu de paume, l’œuvre la plus emblématique n’est pas une vidéo. Placée sur le seuil de l’exposition, dont elle rythme l’entrée et la sortie, Les Inséparables est une horloge à deux cadrans fabriquée spécialement pour l’occasion par l’horloger suisse Jaeger-LeCoultre. Dans une symétrie parfaite, le cadran de droite marque le temps qui avance, tandis que celui de gauche voit les aiguilles reculer. Et comme pour démultiplier le temps encore davantage, l’horloge présente une double face : « Je l’ai voulue telle, explique l’artiste, pour que les spectateurs la voient aussi bien en entrant qu’en sortant. C’était important qu’ils puissent mesurer le temps passé dans l’exposition. »

À l’origine, Les Inséparables prenaient place dans une installation plus vaste, créée en 2000 à Weimar. Invitée par la ville à en évoquer l’histoire et la culture, Esther Shalev-Gerz y conçoit alors une maison éphémère pour Walter Benjamin. Pourtant, l’intellectuel juif n’a jamais vécu à Weimar. Il n’y est rattaché que par une toile de Paul Klee, Angelus novus, qui l’a suivi dans son exil. Décrit par le philosophe comme tourné vers le passé et ne voyant « qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds », l’ange du tableau devient dans l’installation d’Esther Shalev-Gerz l’emblème d’une ville clivée. Témoin, la vidéo qui prolonge Les Inséparables : on y suit le trajet en taxi de l’artiste depuis Weimar, berceau de la culture allemande, jusqu’au camp tout proche de Buchenwald.

L’image est double, et les lectures de Goethe, Kafka, Benjamin ou Heiner Müller qui l’accompagnent opèrent le même va-et-vient temporel que l’horloge : elles oscillent d’Est en Ouest, du passé au présent, du raffinement à la barbarie, dans un mouvement qui consiste, selon les termes de l’artiste, à « déplier le temps des deux côtés ».

Autour de l’œuvre

Infos pratiques. « Esther Shalev-Gerz : Ton image me regarde ! », jusqu’au 6 juin 2010. Le Jeu de Paume, Paris. Le mardi, de 12 h à 21 h ; du mercredi au vendredi, de 12 h à 19 h ; le samedi et le dimanche, de 10 h à 19 h. Tarifs : 7 et 5 euros. www.jeudepaume.org

Colloque. « Puissance de la parole : une réflexion sur les formes du témoignage dans l’art d’aujourd’hui », sous la direction de J.-C. Royoux, avec E. Shalev-Gerz, A. Kanwar, S. Mekuria et N. Malani, artistes, et B. Karsenti, sociologue. Le 26 mai à 17 h 30.

Publication. Catalogue de l’exposition Esther Shalev-Gerz, textes de Jacques Rancière, Lisa Le Feuvre et Stefanie Baumann ; entretien de Marta Gili avec l’artiste ; coédition Farge éditions/éditions du Jeu de Paume, 2010, 160 p., 30 euro.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°624 du 1 mai 2010, avec le titre suivant : Esther Shalev-Gerz - Hier, ici, maintenant

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