Espèce en voie de disparition à Kassel, deux peintres se voient inutilement révérés par la Documenta

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 28 août 2007

Un paradoxe parmi d’autres. La Documenta 12 ne veut pas être une suite d’expositions monographiques. Et de fait, les artistes n’exposent qu’une seule œuvre ou une suite d’œuvres. Tous sauf Juan Davila et Kerry James Marshall, tous deux présents dans quatre des principaux lieux, le plus souvent avec des pièces de grand format.

L’esthétique trash du Chilien Juan Davila
Ces deux peintres, car oui, circonstance encore plus singulière, ils sont les rares survivants d’une Documenta qui n’aime pas ou peu la peinture, sont peu connus. Le premier est né en 1946 au Chili et vit et travaille en Australie. Le second, de dix ans son cadet, est américain et vit dans son pays.
Juan Davila, le Chilien, produit une peinture figurative férocement expressionniste, souvent de grand format. Alcool, violence et pornographie forment la trame de ses tableaux qui ne font pas dans la dentelle et la nuance. Et du reste, alors que depuis quelque temps, en France, les organisateurs multiplient les avertissements dès qu’un bout de sein pointe son nez, à Kassel les joyeuses scènes de sodomie de Davila s’étalent en kinopanorama devant les enfants. On a même vu une petite fille qui prenait des photos.

Le catalogue officiel ne donne qu’un court aperçu de l’esthétique triviale de Davila : de gentils paysages australiens, d’où émergent cependant deux poteaux orangés et penchés, présentés comme des « incursions phalliques » et le portrait équestre du libérateur Simon Bolivar converti en transsexuel.

Ici les messages ne relèvent pas du casse-tête ou du rébus, le peintre confronte les cultures vernaculaires à la libido plus ou moins refoulée de la modernité occidentale.

Kerry James Marshall, ses non-dits lourds de sens
L’Afro-Américain Kerry James Marshall est plus subtil même si l’atmosphère de ses toiles reste lourde et pesante. Son travail porte le déterminisme d’un enfant noir né à Birmingham (Alabama) en 1955, un État ségrégationniste du Sud profond.

Could This Be Love décrit un couple en train de se déshabiller avant leurs futurs ébats. À la sensualité de la scène s’ajoutent plusieurs éléments qui retiennent l’attention. La partition de musique suggère que l’un des deux amants est infidèle. Le contraste tranché entre le blanc éclatant des textiles et les corps noirs amuse et rappelle l’Olympia de Manet. Des objets épars, le collier, les pantoufles, la statuette semblent être des collages.

L’un et l’autre sont encore peu connus du marché de l’art, mais gageons que cette onction et ce traitement privilégié devraient leur valoir (lire l’article « Venise-Bâle, vases communicants » p. 110) une reconnaissance rapide et une envolée de leur cote. Le commerce aime les sujets sulfureux et la chair fraîche, entendez les découvertes. On se serait bien passé de celles-ci.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°594 du 1 septembre 2007, avec le titre suivant : Espèce en voie de disparition à Kassel, deux peintres se voient inutilement révérés par la Documenta

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