Eric Nehr, ecce homo photographique

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 juin 2004

Genre autonome, le portrait remonte aux temps lointains de l’Antiquité. Ceux funéraires du Fayoum dont les visages seuls recouvrent l’extrémité des sarcophages de la Haute-Égypte en sont les traces les plus tardives. Au milieu du XIVe siècle, alors que renaît la peinture de chevalet, le portrait est le premier genre à réapparaître. L’effigie à la détrempe du roi Jean le Bon, peinte vers 1355, au Louvre, est considérée comme le premier tableau de chevalet français et le premier portrait isolé que l’on possède. Le monarque y est représenté en buste, de profil, sans aucun attribut particulier, simplement vêtu d’une chemise noire au col blanc, sur un fond monochrome de couleur or. À l’image d’un homme comme tous les autres hommes. Dans la crudité de sa nature physique. Depuis une petite dizaine d’années, Éric Nehr – né en 1964, photographe qui a travaillé au début des années 1990 comme assistant dans le monde de la mode et de la publicité – se consacre exclusivement au portrait. Ses modèles, il les rencontre dans la rue, leur propose de poser pour lui, les installe dans son studio devant un fond peint, monochrome, de couleur différente. Nehr n’a alors pas son pareil pour en saisir une présence troublante qu’accentue tour à tour ou tout à la fois telle ligne du cou, tel port de tête, tel plissé de la peau, telle expression etc. La façon qu’il a de les photographier dans un vis-à-vis qu’excède la proximité de ses cadrages les élève au rang d’icônes contemporaines et anonymes. Karine, Audrey, Laura et Flora, Yacouba ou Arnaud nous sont étrangement familiers. La maîtrise de la lumière, du point de vue, du suspens est telle que ces images – des tirages iris numérisés, contrecollés sur aluminium de moyen format – s’imposent à notre regard.
À l’inventaire d’une production photographique contemporaine qui multiplie à l’envi ce type d’œuvres, celles d’Éric Nehr ont cette qualité de ne pas composer une énième galerie de portraits sur le mode sociologique mais de dire l’individu dans la vérité la plus crue de son être. Ecce homo, en quelque sorte.

« Eric Nehr », PARIS, galerie Anne Barrault, 22 rue Saint-Claude, IIIe, tél. 01 44 78 91 67, 13 mai-10 juillet.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°559 du 1 juin 2004, avec le titre suivant : Eric Nehr, ecce homo photographique

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