Paroles d'artiste

Enrique RamÁ­rez : « La mer, espace d’instabilité, m’intéresse beaucoup »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 14 mars 2017 - 715 mots

Au Grand Café à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), Enrique RamÁ­rez (né en 1979, vit et travaille à Paris et au Chili) explore, au travers de films et de nombreux motifs évoquant la mer et la voile, des questions relatives aux migrations.

La mer est le motif principal de votre travail. La considérez-vous comme un espace géographique, politique, métaphorique, ou comme tout cela en même temps ?
Je la considère comme tout cela en même temps. Elle est pour moi un espace évidemment géographique, mais aussi politique étant donné les engagements qui existent entre les pays, étant donné encore la façon dont elle a été utilisée pour faire disparaître des gens, comme lors de l’opération Condor au Chili et pendant les dictatures latino-américaines très violentes qui pratiquaient des « lancés à la mer » [de prisonniers politiques]. L’exposition du Grand Café pose aussi la question de l’émigration, en Méditerranée notamment où la mer devient un énorme cimetière, un espace de mémoire. Je la considère enfin comme un espace métaphorique, car elle est un espace d’instabilité, ce qui m’intéresse beaucoup. Je la vois surtout comme un espace de vie, et la vie est toujours instable, ce n’est jamais une ligne droite. Cette idée me plaît beaucoup dans l’art : travailler avec des éléments que l’on ne peut pas contrôler à cent pour cent, ce qui est le cas de la mer.

Vous présentez au Grand Café votre dernier film, Deux faisceaux blancs groupés et rotatifs (2016-2017), qui prend pour sujet un phare. Pourquoi ce motif ?

Tout est parti d’une résidence effectuée à Ouessant [Finistère], au sémaphore du Créac’h, qui est connu comme étant l’un des phares les plus puissants d’Europe, et sans doute du monde. C’est en fait le premier phare que voient les bateaux qui viennent d’Amérique, la première étoile si l’on peut dire, au sens métaphorique.

Ce film est divisé en trois parties. La première se déroule à Valparaiso, au Chili, où l’on voit un vrai comédien doté d’une histoire particulière : son père, militaire pendant la dictature, fut obligé de lutter contre son propre peuple ; comme il a refusé, il a été l’une des premières personnes emprisonnées par le gouvernement de Pinochet. En même temps que ses études pour être comédien, il a choisi de faire de la construction d’un phare dans le sud du Chili son projet de vie. J’ai voulu mêler cette histoire politique très lourde avec l’idée d’un phare au bout du monde, une sorte d’étoile qui puisse rassembler les gens, car les phares ne servent plus à grand-chose aujourd’hui, ce sont surtout des métaphores. Et ce comédien veut construire cette métaphore, cette lumière.

La deuxième partie du film fait référence aux bateaux venus d’Amérique. Peu à peu arrive la troisième partie du film réalisée à partir d’archives filmées par mon grand-père ou achetées. Le rythme du film suit alors exactement celui de la lumière qui tourne et le montage reprend le rythme du phare. Il y a l’idée d’une « boucle du monde » : le monde vit des histoires obscures, mais aussi d’autres lumineuses, de reconstruction de vie comme celle de ce comédien qui a connu l’emprisonnement de son père, a vécu dans plusieurs endroits et retourne aujourd’hui au Chili pour construire un phare, un phare peut-être vraiment à l’opposé d’Ouessant…

L’exposition montre, à côté du film projeté à l’étage, un bateau renversé dont la voile traverse le plancher jusqu’au rez-de-chaussée. Ce bateau est-il un contrepoint du phare ?

Absolument. Il s’agit d’une citation d’un dessin de Joaquín Torres-García. Et je voulais aussi dire là que notre Nord c’est le Sud, c’est là où nous devons regarder, c’est notre propre continent, il faut arrêter de regarder ailleurs. Mais pour arrêter de regarder ailleurs, il faut tout de même connaître l’histoire, peut-être la questionner, l’utiliser d’une autre manière. En Amérique latine, nous sommes complètement « nord-américanisés », nous regardons toujours vers là-bas. L’idée de renverser le bateau, c’est aussi ça, de dire « notre Nord, c’est le Sud ». Cela ramène à l’idée d’une boucle, car le Sud peut être toujours le Sud. C’est pourquoi une phrase en néon rappelle dans l’exposition « Soy del Sur » (Je suis du Sud) ; cela ne veut rien dire en fait, car en suivant cette boucle on peut toujours être du Sud.

ENRIQUE RAMÁREZ. MUNDÁAL

Jusqu’au 16 avril, Le Grand Café, place des Quatre-z’Horloges, 44600 Saint-Nazaire, tél. 02 44 73 44 00, www.grandcafe-saintnazaire.fr, tlj sauf lundi 14h-19h, mercredi 11h-19h, entrée libre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°475 du 17 mars 2017, avec le titre suivant : Enrique RamÁ­rez : « La mer, espace d’instabilité, m’intéresse beaucoup »

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