En mêlant peinture, collages, photos et objets, les Combines bousculent une certaine idée de la peinture

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 octobre 2006

Les œuvres jumelles, Factum I et Factum II ont été très tôt séparées par deux collectionneurs. Jusqu’à présent, il fallait les confronter par reproductions interposées ou sauter dans un avion pour Los Angeles, garder la toile en mémoire, puis foncer à New York pour voir la seconde.

Chercher l’erreur
Ces deux peintures agrémentées de collages et de dessins sont des mythes, de ceux qui font vaciller le cours de l’histoire. Nous sommes en 1957, Rauschenberg « compose » alors Factum I à partir d’un collage de photographies, d’une grille de calendrier et de taches de peinture dégoulinant sur la surface du format rectangulaire. Sans son duplicata Factum II, la composition n’aurait qu’un intérêt relatif. Mais l’acte de copie détruit tous les principes héroïques de l’acte créateur tels qu’ils furent célébrés par la grande peinture. Le génie, l’absolue fulgurance du geste dont témoigne la flaque de peinture est reproduite à l’identique comme dans un jeu des sept erreurs. Le génie serait reproductible. Telle est l’une des leçons des Factum qui n’épargne pas non plus la soi-disant subjectivité des peintres, leur abandon sur la toile, ici parfaitement maîtrisé.
Les deux œuvres posent aussi les questions de la valeur de l’original et de l’originalité, se moquant du caractère unique du chef-d’œuvre. Réunies, ces pavés dans la mare ouvrent la voie à la sérialité développée par Warhol, défrichant bien des paramètres quant à la façon de mesurer une œuvre.
Chacun des Combines présentés à Paris est une attaque à l’establishment pictural alors en cours à New York. Le plus fameux, le plus connu est pourtant le plus fidèle à la peinture. Bed, soit un tableau comme un lit, de quatre-vingts centimètres de large pour un mètre quatre-vingt-onze de hauteur. Seule l’épaisseur dissipe la méprise avec un ready-made : seize centimètres, l’objet est un leurre, pas tout à fait un lit mais pourtant bien constitué de l’oreiller de l’artiste et d’une couverture à motifs géométriques. La couche est ouverte, le détail n’est pas anodin, le signifiant profond. Toute interprétation n’est pas fermée. Et de ce lit défait naît une nouvelle façon de peindre, de déborder la peinture sans sortir de son cadre, un enchâssement d’ailleurs parfaitement assumé autour de cet objet. Les couleurs, la matière picturale inondent les draps et l’oreiller, comme un autoportrait violent, impulsif, sincère et ironique qui bouleverse tous les schémas admis.
Bed est bien un jeu de surfaces et d’empâtements dans la plus pure tradition. Mais il signe aussi la rencontre de l’art abstrait et de la vie par un choc plastique sans précédent.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°584 du 1 octobre 2006, avec le titre suivant : En mêlant peinture, collages, photos et objets, les Combines bousculent une certaine idée de la peinture

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