Lundi 10 décembre 2018

En Extrême-Orient avec Guimet, Claudel et les autres

Par Laure Meyer · L'ŒIL

Le 1 septembre 2005 - 773 mots

L’année 1868 marque la fin de la période Edo au Japon. L’empereur abdique, les titres militaires sont abrogés. La nouvelle ère Meiji sera celle de la modernisation du pays. Le Japon commence à s’ouvrir à l’Occident. Pour Émile Guimet comment résister à l’attrait de ce pays mystérieux ?

Émile Guimet (1836-1918), riche industriel de quarante ans, polytechnicien déjà passionné de philosophie et de civilisations asiatiques,  se voit offrir en 1876 « une mission scientifique pour étudier les religions de l’Extrême-Orient ». Désireux de comprendre Confucius, Bouddha, le shintoïsme, il se rend au Japon et y passe deux mois et demi. De retour, il veut faire partager ses connaissances, ses trouvailles et fonde en 1879 le musée Guimet de Lyon consacré aux religions. Mais il comprend bientôt que Lyon n’offre pas l’audience nécessaire et décide en 1885 de  transférer son projet à Paris. Le musée Guimet de Lyon partage actuellement dans cette ville les locaux du Muséum où une belle exposition présente au public les résultats de la mission de 1876, ainsi que les souvenirs de Paul Claudel.
Avant Guimet, d’autres explorateurs avaient rapporté à Lyon des antiquités d’Asie du Sud-Est, le Japon étant inaccessible. Un ensemble d’art khmer d’un grand raffinement est donc présenté en introduction. C’est à Étienne Aymonier, officier de marine, que l’on doit une statue de divinité masculine dont le corps mince comme une tige résume l’art du Baphuon d’Angkor au XIe siècle et un Bouddha protégé par le naga (post-Bayon, XVe siècle) au pur sourire énigmatique.
Arrivant en 1876 à Yokohama, Guimet est émerveillé. C’est, écrit-il, « un Japon vrai, incontestable ». Dix ans d’ouverture à l’Europe n’avaient pas encore modifié les traditions. Accueilli en ami, il admire la vie tranquille des Japonais. Venu pour étudier les religions, il recherche des statues de divinités. Deux sont exposées à Lyon. Raga, sévère roi de la science, avertit les hommes des dangers des passions charnelles ; le dieu du bonheur gras et hilare offre un idéal plus facile. Le monachisme est évoqué par trois belles statues-portraits de moines. Deux datent de la fin de l’ère Muromachi (XVe siècle). La richesse de leurs vêtements pourrait faire penser à une secte mais le dernier est un moine mendiant avec sa sébile. Discipline théâtrale et spirituelle tout à la fois, le nô allie des concepts bouddhiques et shintoïstes à des croyances populaires. Il est présent dans l’exposition grâce à une collection de masques. L’importance de la vie militaire à la période Edo est soulignée par une armure complète avec son casque, et une collection de gardes de sabre signées, un art typiquement japonais.
Les portraits de Japonais par le peintre Félix Regamey, ami de Guimet, dominent la salle de la vie quotidienne. Blagues à tabac, boîtes à médecines, minuscules netsuke pour contenir des pilules, boîtes en laque, voisinent avec des porcelaines d’Imari, et même une Boîte à papier sur laquelle le célèbre Ogata Korin a peint Un groupe de six poètes.

Les haïkus de Claudel
Cinquante ans plus tard, c’est Paul Claudel  (1868-1955) qui arrive au Japon. Poète déjà célèbre et ambassadeur de France à Tokyo de 1921 à 1927, il sera influencé par le Japon et la Chine plus que par tous les autres pays où il a séjourné.  La vague de japonisme qui a déferlé sur la peinture à la fin du xixe siècle et les « images du monde flottant  » n’ont plus de secrets pour lui. Fasciné par Kyoto l’ancienne capitale, il se lie avec les peintres de l’école de Kyoto, adeptes de l’art nihonga influencé par l’Europe. Il y a là Seiho Takeuchi « qui trempe son pinceau dans une encre lumineuse » et Shunkyo Yamamoto célèbre pour ses Pins sous la neige. Mais c’est un artiste moins connu, Tomita Keisen, qui révèle à Claudel l’art du papier, l’art du blanc des pages. Pour les poèmes de Souffle des quatre souffles, les feuilles ont la forme d’éventails sur lesquels le peintre réalise de légers paysages inspirés par les quatre saisons. Tous deux conçoivent ensuite Cent phrases pour éventails. Sur un long accordéon de papier, Claudel, qui a pris des cours de calligraphie, trace cent soixante-douze courts poèmes, sortes de haïku :

Un rayon de soleil,
Le lac reflète un pin
Tout revêtu de gouttes d’eau

qui fait face à la calligraphie « il a plu ». Pour cette œuvre unique inspirée du taoïsme, le cheminement est lent,  les mots se dilatent dans la page et le verbe irradie progressivement l’esprit du lecteur. Paru en 1927, ce livre-objet, visible à Lyon, est l’un des plus admirables recueils poétiques de Claudel.

« Destination Japon sur les pas de Guimet et Claudel », LYON (69), Muséum, 28 bd des Belges, VIe, tél. 04 72 69 05 00. 19 avril-25 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°572 du 1 septembre 2005, avec le titre suivant : En Extrême-Orient avec Guimet, Claudel et les autres

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