En Allemagne/ à Baden-baden

Emil Nolde, la couleur comme raison de vivre

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 2 juillet 2013 - 908 mots

Emil Nolde aimait la couleur, la nature et sa terre natale dans le nord de l’Allemagne. Démonstration en est faite au Musée Frieder-Burda.

 «À l’école, j’avais colorié toutes les illustrations de mon livre d’histoire biblique ; déjà, je vivais continuellement dans le ravissement que me procuraient les couleurs », se souvient Emil Nolde (1867-1856) dans son autobiographie. Entre le peintre et sa palette, l’histoire d’amour était passionnelle. Les jus de sureau et de betterave ne suffisent pas aux ambitions créatives de cet enfant. La boîte de couleurs qu’il reçoit un jour de Noël scelle son destin.

À l’instinct
Les quatre-vingts peintures et aquarelles prêtées le temps d’un été par la Fondation Emil et Ada Nolde (Seebüll, nord de l’Allemagne) au Musée Frieder-Burda, à Baden-Baden, ont été soigneusement sélectionnées pour refléter cette appétence qui apparaît dans les tableaux religieux aussi bien que les paysages marins. Le parcours très sobre, courant sur les trois étages de l’édifice signé Richard Meier, aborde rapidement les débuts du peintre autodidacte, son bref passage dans différents cours de perfectionnement avant sa découverte des impressionnistes et des postimpressionnistes. Exposé pour la première fois à la Neue Galerie à New York en 2004, les Géants de la montagne (1895-1896), le premier tableau qu’exécute Emil Nolde, rappelle d’entrée le principe fondamental de son œuvre : c’est de la terre que l’artiste tire son inspiration, il travaille à l’instinct et aspire à peindre en toute confiance, aussi naturellement « qu’il respire et qu’il marche. »
Cette liberté de ton(s) fait de Nolde un artiste à part dans sa génération, une étoile filante du groupe Die Brücke dont il critiquera l’évolution uniforme du style, un électron libre que le commissaire Manfred Reuther compare volontiers à Paul Cézanne. Les deux artistes partagent ce lien indéfectible avec leur terre natale, à laquelle ils vouent une culte. La ville, ses expositions, ses marchands et ses collectionneurs, ne sont que passages obligés pour vivre. La campagne et le front de mer, dans le nord de l’Allemagne à la lisière du Danemark, apparaissent comme les refuges de l’inspiration tellurique de Nolde. L’impulsion créatrice est ici palpable.
Si les fauves ont fait de la libération de la couleur leur credo, Matisse, Derain, Braque et les autres ont évolué dans le cadre théorique du rejet de l’ordre préétabli. Nolde ne réfléchit pas en ces termes. Il a gardé l’enthousiasme et la générosité de l’enfance, joue à l’instinct des harmonies et complémentarités, et fait tout exploser. Aucune reproduction ne saurait rendre la vibration intense née du choc entre bleu, orange, jaune et vert fluo dans Danseuse et Arlequin (1920), ou l’électricité qui émane de cette bourgeoise attablée devant un verre de vin (Am Weintisch, 1911), souvenir de l’effervescence de la vie noctambule de Berlin où l’artiste passait ses hivers. Encadré par un chapeau noir à larges bords, son visage est à lui seul une palette de couleurs pures dont la juxtaposition ne découle d’aucune logique. L’expérimentation était alors sans limite.
Frappé en 1941 d’une interdiction de peindre, alors qu’il avait partagé les ambitions de grandeur que se donnait la nouvelle Allemagne, et rédigé son lot de pamphlets antisémites, Nolde s’adonne à l’aquarelle en secret. La jouissance que lui procurait la matérialité de la peinture, étirée, étalée ou agrégée, fait place à un jeu plus délicat. Celui de l’absorption par le papier japon de taches colorées, qui tracent leur propre chemin sur la trame. Une brève sélection de ces Ungemalten Bilder (tableaux non peints) illustre l’aisance avec laquelle le peintre transforme une simple surface blanche en un univers fantasmé. Sa passion pour l’horticulture n’est pas surprenante. Nolde cultivait son propre jardin, une bêche, un sécateur ou un pinceau à la main.

Nolde « clés en main » par sa fondation

Ouverte au public en 1957, la Fondation Ada et Emil Nolde est installée dans la maison- atelier que l’artiste et son épouse avaient fait construire à partir de 1926. Située à Seebüll, dans le Schleswig-Holstein, non loin de la frontière danoise, la fondation répond aux dernières volontés de l’artiste. Dans le cadre de sa mission de préservation et de présentation au plus grand nombre des quelque 600 tableaux, 1 300 aquarelles et autres dessins, sculptures et céramiques, elle organise des expositions à Seebüll même où 75 000 visiteurs se pressent chaque année. Chargée de gérer le patrimoine de l’artiste, l’institution supervise également le respect des droits d’auteur, lesquels lui rapportent une coquette somme chaque année. Et c’est là que le bât blesse. En 2026, soixante-dix ans après le décès de Nolde, l’œuvre tombera dans le domaine public et l’institution ne pourra plus compter sur cette manne. L’ouverture d’une antenne à Berlin en 2007, où sont organisées des expositions, est le fruit d’une première réflexion sur la diversification des revenus de la fondation. Les expositions hors les murs, à l’image de celle au Musée de l’abbaye Sainte-Croix aux Sables-d’Olonne (Vendée) en 2008 ou de l’actuelle au Musée Frieder-Burda, présentent le double avantage de promouvoir l’œuvre de l’artiste tout en obtenant rémunération pour un travail scientifique livré « clés en main ».

Emil nolde. La splendeur des couleurs

Commissaire : Manfred Reuther, ancien directeur de la Fondation Ada et Emil Nolde à Seebüll

Nombre d’œuvres : 80 dont 58 toiles et 22 aquarelles

jusqu’au 13 octobre, Museum Frieder-Burda, Lichtenaler Allee 8b, Baden-Baden, Allemagne tél. 49 7221 39898-0, www.museum-frieder-burda.de, tlj sauf lundi 10h-18h. Catalogue (existe aussi en version bilingue allemand-anglais), coéd. Museum Frieder-Burda/Snoeck, Baden-Baden/Cologne, 208 p., 29 € (39,80 € pour la version bilingue).

Légende photo

Emil Nolde,Großer Mohn (rot, rot, rot), 1942,huile sur toile, 73,5 x 89,5 cm, Fondation Nolde, Seebüll. © Nolde Foundation Seebüll.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°395 du 5 juillet 2013, avec le titre suivant : Emil Nolde, la couleur comme raison de vivre

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