Dimanche 18 février 2018

Douce nuit, Nuit blanche

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 8 octobre 2007

La Nuit blanche a toujours quelque chose de frustrant car on n’en verra jamais tous les trésors, à moins d’être adepte du zapping et champion de cyclisme pour battre la capitale au cours d’un contre-la-montre harassant de douze heures. On finit toujours par pester que cette douce nuit ne dure pas plus longtemps mais c’est toujours pareil, si la Nuit blanche durait une semaine, on serait bien moins motivé et on risquerait de rater l’événement. La Nuit blanche ne se dilatera donc pas dans le temps mais promet des heures d’autant plus réjouissantes. Le programme officiel sur lequel se greffent une centaine de manifestations « off » labellisées « Nuit blanche » s’est réparti cette année entre Hou Hanru, critique et commissaire d’origine chinoise, Nicolas Frize compositeur doué et inventif, ancien élève de Pierre Schaeffer et assistant de John Cage, et Ami Barak, seul rescapé de l’équipe précédente. Ancien directeur du Frac Languedoc-Roussillon, critique, commissaire reconnu et original, ce dernier s’attelle une nouvelle fois à programmer de l’art contemporain dans une manifestation populaire, un mariage qu’on se complaît à affirmer contre-nature. La popularité versus le contenu, voici « l’homme » à abattre de la Nuit blanche. Pas d’une seule traite mais patiemment, en démontrant qu’une sélection pointue peut être spectaculaire, en rendant ses lettres de noblesse au plaisir esthétique et au ravissement. La séduction n’est pas forcément suspecte, pas plus qu’elle n’induit une profonde vacuité. Ami Barak n’est pas pour autant le pourfendeur de la beauté et de l’attraction à tout prix, pas plus qu’il ne mise uniquement sur le seul effet esthétique dans le sillage de certaines expositions signées par Le Consortium de Dijon ces derniers mois. Non, son programme « Plus vrai que nature » parie sur l’objet dilaté, énorme, décalé tout en opérant des analyses critiques de la société qui l’entoure. Ainsi le Cheval de Troie de Bruno Peinado installé dans la cour du Crédit municipal (le mont-de-piété en fait) n’est pas simplement impressionnant, beau, ou juste pop. Il est le ver dans le fruit, l’infiltration dans le monde de la banque et du gage, le stratagème dissimulé sous l’aspect d’un joyau clinquant fait de centaines de parcelles de miroir sur fond de références aux époux Eames. Le Bal perdu que Pierre Ardouvin installera dans le jardin des Halles promet de transformer ses amateurs de tubes et de standards en petits personnages d’une boule de neige (le souvenir touristique un peu kitsch) au moyen de canons à neige. Le temps d’une nuit se transformer en cliché, en pion, pour le plaisir d’un renversement d’échelle mais aussi pour voir le monde différemment, le disséquer avec une distance, celle-là critique. Colonial Tea Cup, tasse rose bonbon de Paul McCarthy installée dans la cour de l’hôtel d’Albret, ferait à ce titre un très bel emblème de cette Nuit blanche. Rose, surdimensionnée, elle tourne sur elle-même sous une apparente bonhomie, clin d’œil au monde d’Alice au pays des merveilles. Mais voilà, McCarthy n’est pas innocent, sa pièce fustige d’un même jet le colonialisme anglais incarné par son sacro-saint rituel de la « cup of tea » et l’invasion culturelle en forme de conditionnement programmée par Disney.
Aucun des choix d’Ami Barak n’a été opéré au hasard : les œuvres sont toutes à entrées multiples derrière une simplicité et un souci de la belle forme assumés. La proposition d’Hou Hanru joue quant à elle la carte de l’exposition de groupe, d’un éclectisme toujours synonyme de dynamique asiatique largement représentée dans les manifestations qu’il cornaque des pavillons de la Cité internationale universitaire à la faculté de Jussieu où un dazibao d’images projetées d’une dizaine de mètres « parlera » toute la nuit. Nicolas Frize mise pour sa part sur la séduction sonore à travers un éventail de compositions originales, de chuchotements, de lectures et de ballades qui promettent une
inventive lecture poétique de la ville. On a envie de parler de toutes ces productions, de ces projets alléchants, de ces rencontres bon enfant, de ce public non spécialisé qui part ce soir-là décomplexé à la rencontre de ce monde de l’art contemporain, habituellement honni ou ignoré. Dans la sécurité de l’obscurité, il ne boude généralement pas son plaisir, pas plus que l’amateur éclairé, dont la promenade à l’abri des regards n’aura pas l’amertume honteuse de la jouissance collective. La Nuit blanche est un excellent antidote aux tabous, et se rappellera aux passants pendant trois mois sur une portion des boulevards des maréchaux comprise entre la porte d’Ivry et la place Balard où neuf projets sculpturaux préfigureront les commandes publiques du tracé du futur tramway. Scurti, Leccia, Ohanian, Joumard, Verjux, Lévêque, Ozseçen, Weiner et Hugonnier seront les ambassadeurs temporaires de ce projet, histoire de faire connaissance, de s’apprivoiser de part et d’autre. Les sculptures publiques finissent souvent par être dégradées parce qu’elles n’ont pas été correctement présentées. À Paris, il a suffi d’une nuit. L’an dernier, aucune des œuvres installées dans l’espace public n’avait subi d’outrage. Quel meilleur augure ?

Nuit blanche, PARIS, dans la nuit du 2 au 3 octobre à partir de 20 h. Renseignements : 3975 ou www.paris.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°562 du 1 octobre 2004, avec le titre suivant : Douce nuit, Nuit blanche

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