Vendredi 14 décembre 2018

Denis Godefroy, fou d’enfer

L'ŒIL

Le 1 janvier 2004 - 749 mots

Il faut saluer ici la ténacité et l’indépendance d’esprit de tous ceux qui ont rendu possible la rétrospective Denis Godefroy à Rouen. Car ce genre d’entreprise tient aujourd’hui de la gageure.
En effet, présenter dans un grand musée un artiste important sur le plan local, mais resté quasiment inconnu ailleurs, et s’agissant d’un peintre, qui plus est un peintre n’ayant pas réduit son art à une pratique autoréflexive (la seule admise aujourd’hui), ce geste constitue un véritable défi. Il cumule les écarts à la règle : en reconnaissant la richesse d’une vie artistique locale, pour une fois préférée à l’insipidité du bouillon international (bouillon de cultures, certes, mais si bien mixées qu’elles acquièrent toutes le même goût) ; en reconnaissant la valeur d’une peinture typiquement « rétinienne », alors qu’on nous a habitués à considérer cette catégorie comme historiquement morte.
Denis Godefroy (1949-1997) fut une personnalité marquante de la scène rouennaise, marquante au point de susciter la mobilisation qui a rendu possible, six ans après sa mort, l’actuelle manifestation.
Il semble que son atelier et ses actions (enseignement, performances, travail dans un hôpital psychiatrique) aient été au centre de la vie artistique de la région, en créant une formidable émulation. « De la peinture, écrit Laurent Salomé, commissaire de l’exposition, il a fait un véritable lien, pour ne pas dire un liant. » Cette vocation de la peinture, effective dans les années 1970-1980, surtout dans les foyers régionaux, à se placer au cœur d’un réseau d’échanges et d’actions, cette vocation d’effervescence semble aujourd’hui un lointain souvenir. Rendue seule à la postérité, dépouillée de tout ce qui en était le contexte et les prolongements, l’œuvre de Denis Godefroy apparaît très solitaire. Non en ses débuts, où elle s’apparente à la figuration analytique (il est proche alors d’un Joël Kermarrec), mais dès ses premières séries purement picturales (Série noire ; Minoirs qui affirment son goût de la couleur engloutie) et de plus en plus, passée la parenthèse des Nouvelles Vagues dont la picturalité exultante, le chromatisme chatoyant, sont typiques de certains courants des années 1980. À partir des Nuits d’ébauche et des Nuits d’encre (1986-1987), son œuvre se déploie dans un élan discontinu jusqu’à la fin prématurée de l’artiste. Il est difficile de définir cette peinture sans recourir à une catégorie que le peintre récusait, mais dont il est pourtant bien proche, l’abstraction lyrique. L’œuvre se construit à travers des « dialogues » : avec certains grands abstraits américains (Rothko, l’Action Painting) ou européens ; également avec des maîtres anciens, de l’Angelico (pour le bleu mystique) à Turner. Et elle se nourrit d’un thème qui y est dissous mais omniprésent, le paysage. Godefroy allait volontiers dessiner « sur le motif », travaillant de façon très particulière : il restait à l’intérieur de sa voiture et dessinait ce qu’il voyait dans son rétroviseur, le reflet d’un fragment du monde, dont il prélevait la structure, le repli d’espace. Le paysage est perceptible déjà dans la partition horizontale des Minoirs, mais il est surtout reconnaissable dans les séries suivantes à des sensations d’engouffrements et de ruissellements maritimes.
Dans ces suggestions paysagères, entièrement résorbées et libérant une picturalité somptueuse (dont la reproduction rend mal compte, il faut voir sur place la richesse et la subtilité des tons purs ou recouverts, les effets de voilage, les brillances et les matités) ce qui s’engouffre aussi, c’est la subjectivité de l’artiste.
Les dernières séries (Fou d’enfer ; Grande Série ; Boucliers ; Sémaphores), assurément les plus fortes, manifestent une conception foncièrement romantique, et réactualisent, de façon tout à fait convaincante, la notion de sublime dans la peinture. Ce sont des toiles souvent admirables, qui font entendre une incomparable note lyrique. Denis Godefroy n’est certainement pas un cas unique. Espérons qu’à sa suite d’autres artistes « décalés », par rapport aux courants dominants de l’art contemporain, pourront sortir de l’ombre.

- « Rétrospective », ROUEN (76), musée des Beaux-Arts, place Restout, tél. 02 35 71 28 40, jusqu’au 9 février. - « Chemin de croix », LE PETIT-QUEVILLY (76), chapelle Saint-Julien, tél. 02 35 63 75 73, jusqu’au 22 février. - « Minoirs, carrés, desseins », ÉVREUX, musée, ancien évêché, rue Charles Corbeau, tél. 02 32 31 81 90, 21 février-30 mai. - « Dessins inédits », ÉVREUX, maison des arts, place du Gal de Gaulle, tél. 02 32 78 85 40, 21 février-17 avril. - « Dessins de nus et de paysages », SAINT-VALÉRY-EN-CAUX (76), maison Henri IV, quai Aval, tél. 02 35 57 14 13, 5 juin-7 juillet.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Denis Godefroy, fou d’enfer

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