Samedi 24 février 2018

De la survivance des images d’Épinal

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 29 septembre 2008

Comment les images façonnent-elles l’imaginaire collectif ? Et comment, en retour, cet imaginaire collectif contamine-t-il les images : photographies, films, romans, spectacles, etc. ? À Épinal, le musée de l’Image tente d’apporter des réponses à ces questions à travers l’approche de quelques mythes pugnaces sur les Amériques.

Le Mexicain – « basané », chantait Marcel Amont en 1962 – et son sombrero ; l’Inuit et son igloo ; l’Indien et son calumet… Apparues en Europe au retour des grandes expéditions, ces « images mentales », comme les appelle Martine Sadion, conservatrice du musée spinalien, ont été colportées par les imagiers afin de donner corps aux « Autres », ces peuples lointains. Empruntant autant au rêve qu’à la réalité, les imagiers, d’Épinal et d’ailleurs, ont forgé des représentations devenues depuis autant de clichés ou, pour reprendre une expression populaire, d’« images d’Épinal ».
Ainsi cette planche représentant dans les années 1890 les Indiens dits « de l’Amazone ». Pellerin, célèbre éditeur spinalien, y dessine une armée imaginaire vêtue de plumes, équipée d’arcs, de flèches, et même de fusils avec des boucliers ! Selon les codes utilisés pour représenter alors les armées d’Europe, les Indiens sont ici dupliqués puis alignés au garde-à-vous au son – le comble ! – d’une fantasque musique militaire.
Autre siècle, autre peuple. Dans les années 1950, une image synoptique à l’usage des enfants compile tout ce qu’il faut alors connaître des sympathiques Esquimaux : le phoque dépecé pour sa chair, sa graisse et sa peau, le traîneau tiré par les chiens, le kayak, l’ours blanc et l’igloo. L’igloo n’est plus l’habitation hivernale des Inuits, comme il ne l’était déjà plus en 1920 à l’époque où Flaherty tourna son « documentaire » Nanouk l’Esquimau. Pourtant, pour les besoins du film, le réalisateur fit édifier un improbable igloo de huit mètres, soit deux fois plus grand que le traditionnel. Mais Flaherty savait que, débarrassé de cet attribut, Nanouk ne serait plus, aux yeux des spectateurs, un Esquimau. Le film fut un immense succès.
Les mythes ont la peau dure donc. N’en déplaise à Dominique Darbois qui, en 1954, peut-être à la demande des éditions Nathan, rapporte de son voyage en terre de Baffin (dans l’Arctique canadien) des clichés fidèles à l’imagerie collective. Protégé par sa lourde peau, posté à l’entrée de son igloo, Achouna le petit Esquimau a tout de l’Esquimau, comme Gary du petit cow-boy ou Tacho du petit Mexicain, ses autres albums. Mais peut-être que sans l’igloo, le chapeau et le sombrero, Achouna, Gary et Tacho n’auraient été que de simples enfants. CQFD.

Voir

« Mythiques Amériques », musée de l’Image, 42, quai Dogneville, Épinal (88), tél. 03 29 81 48 30, jusqu’au 11 novembre 2008.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°606 du 1 octobre 2008, avec le titre suivant : De la survivance des images d’Épinal

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