Mercredi 14 novembre 2018

Coups sur la tête

Rétrospective de Rodney Graham à Marseille

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 29 août 2003 - 844 mots

Savante jusqu’à l’absurde, simultanément rigoureuse et drôle, l’œuvre de Rodney Graham se déploie à travers une multitude de supports. Réunis à Marseille, à l’occasion d’une importante rétrospective consacrée à l’artiste canadien, ses écrits, films, sculptures et musiques, montrent, en dehors de cette diversité, l’interrogation constante de Graham sur un environnement culturel érudit ou populaire qu’il ne cesse de mettre tête en bas.

MARSEILLE - Au MAC-Galeries contemporaines des musées de Marseille, Rodney Graham a ouvert son exposition avec deux expériences de physique. La première tient autant de l’expérimentation culinaire que cinématographique. Dans la petite salle de Coruscating Cinnamon Granules (1996), l’artiste projette un film 16 mm réalisé dans le noir de sa cuisine à l’aide d’une table de cuisson électrique saupoudrée de grains de cannelle. “Un mini-spectacle scintillant, assez semblable à la constellation d’étoiles qui surgit devant nos yeux après un coup sur la tête”, comme il le précise dans une note d’intention. La seconde démonstration a beau être plus primitive, elle n’en est pas moins spectaculaire. Invité à monter dans une diligence transformée en appareil photographique, le visiteur est pris dans une camera obscura sur la paroi de laquelle se dessine, inversé, l’arbre placé quelques mètres plus loin. Devenue une des images les plus emblématiques de l’œuvre de Rodney Graham, cette vision d’un arbre, solitaire, majestueux, archétypal, mais tête en bas, recoupe celle de la célèbre série de portraits d’arbres entamée en 1990. Elle se retrouve aussi dans un projet d’architecture à la mégalomanie amusante (Millennial Project for an Urban Plaza (with Cappucino Bar), 1992). Une construction tortueuse dont la seule finalité est l’élaboration d’une gigantesque camera obscura adaptée aux dimensions hypothétiques d’un arbre encore en croissance.
Dans la vaste rétrospective accueillie par le musée de Marseille (après des escales à Düsseldorf et Londres), les versants littéraires, musicaux, sculpturaux et cinématographiques du travail de Rodney Graham développent eux aussi l’inversion, mais la résolvent dans la figure de la boucle. D’une complexité tordue, ses variations wagnériennes se construisent autour d’un motif répétitif inclus par l’assistant de Wagner pour répondre aux impératifs scéniques de Parsifal. Pour Reading Machine for Lenz (1993), l’artiste isole cinq pages d’une nouvelle de Georg Büchner par un dispositif de présentation réversible, forçant le lecteur à revenir sans cesse sur ses pas. Initiée en 1997, la trilogie en costume d’époque de Rodney Graham porte le stratagème à l’écran. Premier épisode de la série, Vexation Island rend dans des coloris saturés un vibrant hommage au film de pirates. Sur une île déserte, l’artiste campe un naufragé condamné à une amnésie perpétuelle provoquée par la chute d’une noix de coco. Le film ne se clôt jamais, commençant là où il s’achève sur le réveil ou sur le K.-O. du flibustier. Inspiré d’une image d’Épinal, City Self/Country Self (2001) situe lui aussi son acmé dans un temps suspendu : deux hommes tournent dans des ruelles à leur rencontre l’un de l’autre ; le premier administre un coup de pied magistral au second ; ils repartent, se recroisent... Sans récit, à l’exception d’une action burlesque, ces deux vignettes enferment simultanément acteurs et spectateurs dans la circularité du film. La solitude, Rodney Graham a également à cœur de l’expérimenter lui-même, prenant le chapeau du lonesome cow-boy pour How I Became a Ramblin’Man (1999), deuxième volet de la trilogie, au centre duquel il entonne une complainte country.

Bob Dylan icône absolue
Comme beaucoup d’artistes de sa génération, Rodney Graham, né en 1949 au Canada, s’est situé face aux problématiques de l’art minimal (l’autonomie notamment, qu’il questionne dans des sculptures inspirées de Donald Judd, mais déduites à partir d’un livre), mais a également conservé une passion adolescente pour la musique populaire et ses attitudes. Admiratif du songwriter parfait (Bob Dylan, icône absolue), Graham nourrit encore le rêve de biaiser sa carrière d’artiste (“l’un de mes rêves, c’est d’être une rock star qui fait de la peinture, comme Ronnie Wood et David Bowie”, confie-t-il à Matthew Higgs dans un entretien publié dans le catalogue). Toujours à la recherche d’un label, il tente différents styles, de la ballade au soft rock en passant par la pop, mais irrigue pour l’heure nombre de ses œuvres de ses connaissances alternatives. À la page, il a réalisé un diaporama sur la ville natale de Kurt Cobain (Aberdeen, 2000), le chanteur suicidé de Nirvana qui a su raviver son “vieil amour du heavy metal”. Plus tard, en bon connaisseur du psychédélisme, il a entrecroisé dans son court-métrage Phonokinetoscope (2001) les mythes fondateurs de la naissance du cinéma, de l’expérimentation du LSD par Albert Hoffmann et de Pink Floyd (époque Syd Barret pour les amateurs). Sur une bande-son définitivement progressive, Graham avale un buvard de LSD avant de méditer devant la statue de Rousseau du parc berlinois du Tiergarten. Avec son allure imparable d’étudiant à vie, il retraverse ensuite l’écran en faisant du vélo à l’envers. Comme il l’écrit, “ce qui compte c’est le voyage”.

RODNEY GRAHAM

Jusqu’au 5 octobre, MAC-Galeries contemporaines des musées de Marseille, 69 avenue d’Haïfa, 13008 Marseille, tlj sauf lundi, 11h-18h, tél. 04 91 25 01 07. Cat., 120 p., 28 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°175 du 29 août 2003, avec le titre suivant : Coups sur la tête

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