Vendredi 20 septembre 2019

Cinq « doigts » pour artistes

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 29 septembre 2010 - 749 mots

Ce nouveau bâtiment abrite la plus grande collection d’Art brut en France, qui compte parmi ses quatre mille pièces des noms comme Henry Darger, Auguste Forestier, Adolf Wölfli, etc.

D'abord vient le bâtiment de briques et ses percées franchement ouvertes sur le parc à sculptures. Les nouvelles extensions déployées par l’arrière, elles, ne se dévoilent que dans un second temps, étroits édifices complexes à panneaux de béton fibré ajouré, lorgnant du côté du moucharabieh. Un piquant équilibre sudiste au cœur du pays chti, qui lie l’architecture lumineuse et sobrement méditerranéenne de Roland Simounet et la poésie organique de Manuelle Gautrand.  Pour l’architecte parisienne, l’enjeu était triple : inscrire l’extension du LaM dans un parc en cours d’aménagement, imaginer une solution conciliante mais volontaire pour voisiner l’architecture de Simounet et, enfin, trouver un positionnement par rapport à la singularité des œuvres exposées. « Il fallait se rattacher à la première séquence du bâtiment de Simounet, expliquait l’architecte dans un entretien récent au Journal des Arts, enjamber la seconde et inventer la troisième » [Interview accessible en ligne sur www.artclair.com]. Résultat : 900 m2 d’inspiration organique, entre racines dénouées, éventail desserré au gré des possibilités offertes par le site et paume ouverte dépliant de longs doigts sur le paysage en pente. D’où la promesse de longues cimaises d’un seul tenant destinées à accueillir une bien singulière collection. Celle que l’association l’Aracine déposait au musée de Villeneuve-d’Ascq en 1999. 

Un art présumé acculturé
Dans la corbeille : pas moins de quatre mille pièces et cent soixante-dix artistes, tous affiliés à l’Art brut. Déployée dans les nouvelles ailes, la première collection publique du genre vient aujourd’hui comme clore le parcours du LaM. Un pivot central introductif, prolongé par six salles étroites, accueille désormais les fragiles héros de l’Art brut, ceux que Jean Dubuffet décrivait en 1968 dans L’Homme du commun à l’ouvrage comme les « irréguliers ». Pour en définir les œuvres, il précisait déjà en 1949 : « Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique (…) de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyen de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fonds et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phrases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » L’acculturation en est relative, mais Dubuffet va, le premier, rassembler une collection en écho à ces positions anticulturelles. 

Parmi les membres éminents de la Compagnie de l’art brut, on comptera Breton, Roché, Paulhan, Tapié, tous y trouvant la marque d’une créativité personnelle impérieuse, débarrassée des codes issus des sphères culturelles. Tous y voient la promesse d’un regard neuf à porter sur la création, délesté des habitudes de pensée occidentales. La collection initiée par Dubuffet trouvera finalement refuge à Lausanne, dans le musée qui lui est encore consacré aujourd’hui.

Aliénés, médiums, marginaux et modestes en tout genre, producteurs de dessins compulsifs ou inquiets, de mosaïques obsessionnelles, d’objets fantasques ou étranges, c’est aussi ce que contient la collection l’Aracine rassemblée par Madeleine Lommel à partir du début des années 1980. La plus grande à ce jour en France.

Aloïse Corbaz (1886-1964), Henry Darger (1892-1973), le génial Auguste Forestier (1887-1958), Adolf Wölfli (1864-1930), ils sont tous là, ceux qui se sont fait un nom dans l’histoire de ce sous-continent qu’est l’Art brut, rappelant, si besoin était, la porosité du label. À commencer par l’Anglaise Madge Gill (1882-1961), ex-infirmière, rompue au spiritisme et à l’astrologie, dont les broderies et dessins crayonnés la nuit et à la hâte libèrent des désordres géométriques sombres et explosifs, hantés çà et là de visages féminins. Une œuvre médiumnique proliférante, déclenchée, dit-on, par la perte d’un enfant mort-né, avec lequel elle communiquera sur de longs et irrésistibles rouleaux de papier ou de tissu, parfois cousus les uns aux autres. 

Mais, par-dessus tout, s’impose le prodigieux Augustin Lesage (1876-1954), mineur du Nord, dont le pinceau fut tenu par les esprits. De séances de spirite en messages obscurs, sa main ainsi guidée a rempli de vertigineuses toiles à compositions symétriques. Motifs répétitifs d’une folle abstraction, ornements hallucinés ou mystérieuse symbolique égyptienne, ses tableaux dévorés de couleurs pures auront peint un royaume de codes et symboles d’une formidable et terrifiante minutie.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°628 du 1 octobre 2010, avec le titre suivant : Cinq « doigts » pour artistes

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