Mercredi 13 novembre 2019

Design

Charlotte Perriand - Le goût des autres

Par Lina Mistretta · L'ŒIL

Le 19 avril 2011 - 881 mots

Charlotte Perriand aura traversé le XXe siècle en femme moderne, engagée et libre. Née en 1903, elle a grandi place du Marché-Saint-Honoré, cheville ouvrière de la place Vendôme, haut lieu du luxe. À mille lieux de son engagement social ultérieur…

Charlotte Perriand étudie les arts décoratifs à Paris de 1920 à 1925. D’emblée, elle rejette le luxuriant style Art déco enseigné par ses professeurs Maurice Dufrêne et Paul Follot et s’oriente vers un style épuré et fonctionnel à but socialisant. Alors que le négoce du meuble et des sièges dits « tapissiers » passe encore par le Faubourg Saint-Antoine, la jeune décoratrice expérimente des matériaux modernes industriels comme les toiles tendues, les contreplaqués et le tube d’acier adopté par Breuer en 1925 et Herbst en 1926.

En 1929, déçue par la décoration, elle fonde l’UAM
Sa carrière d’architecte designer démarre avec le mobilier métallique qu’elle crée pour son appartement de la place Saint-Sulpice et qu’elle présente au Salon d’automne de 1927. Son Bar sous le toit en cuivre nickelé avec façade en cuivre d’aluminium couronne son premier succès. La même année, elle intègre l’atelier de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret. Ils la chargent d’équiper les villas La Roche à Paris et Church à Ville-d’Avray. Elle y crée une série de meubles dont le dessin moderne et rationnel s’intègre parfaitement à l’architecture de l’ensemble : le fauteuil pivotant Grand Confort et la Chaise longue B306 deviendront des icônes du design. Pour ces constructions, elle associe le cuir de poulain sur une structure de fils d’acier fixée par des ressorts à ossature métallique : une confrontation audacieuse entre les nouveaux matériaux industriels et les matières naturelles.

En 1929, déçue par le Salon des artistes décorateurs – la décoration, pour elle, ne résout pas le problème de la fonction –,  elle fonde avec ses complices René Herbst, André Masson et Mallet-Stevens l’Union des artistes modernes (UAM) qui marque une réelle rupture dans l’habitat du xxe siècle. Lors de la première exposition de l’UAM en 1930, Charlotte Perriand présente une table extensible constituée de fines lattes de bois entraînées par une manivelle actionnée sur le caisson.

Dans le même temps, une trentaine d’architectes dont Le Corbusier, soucieux de « défendre le droit à la vie de l’architecture contemporaine en lutte contre les forces de l’académisme » fondent le Congrès international d’architecture moderne et se réunissent en congrès sur différents thèmes. Charlotte Perriand participe activement à l’« étude du logis minimum » initiée par Le Corbusier qui cherche à rendre l’espace le plus fonctionnel et le plus modulable possible.

En 1936, c’est le Front populaire. Ses convictions politiques influent sur son travail. Au Salon des arts ménagers, elle agence un espace répondant aux contraintes économiques difficiles. Elle propose un mobilier accessible aux classes moyennes frappées par la crise, dont une table en chêne massif, des fauteuils pliables et empilables en tube et des casiers métalliques de la maison Flambo. Dans une salle contiguë, elle évoque la situation désastreuse des habitants à travers un photomontage intitulé La Grande Misère de Paris.

Du Japon au Brésil, une référence du design avant-gardiste
Charlotte Perriand effectue tout au long de sa vie de nombreux voyages. Il y a d’abord eu l’URSS, puis le Japon – le plus important séjour pour sa carrière – où elle est invitée en 1940 comme conseillère à l’Institut d’art industriel. L’échange des deux cultures est savoureux : les Japonais veulent se moderniser et elle trouve dans l’art de vivre japonais un écho propice aux recherches de Le Corbusier. Son influence sur le design nippon sera visible longtemps après.

Elle se rend ensuite au Brésil où elle rencontre deux figures tutélaires de l’architecture et du design : Oscar Niemeyer et Lucio Costa. À son retour, ce dernier lui propose d’aménager le pavillon brésilien de la Cité universitaire internationale de Paris. Dans ce contexte, elle présente la fameuse bibliothèque-plots, un concept révolutionnaire de meuble en kit, véritable Meccano modulable qui ne remportera pas le succès escompté. Sans doute trop avant-gardiste. Cette bibliothèque a rejoint depuis le panthéon des incontournables.

Les Arcs, au sommet de son travail sur l’habitat collectif
Proche de la nature, Charlotte Perriand a toujours aimé la montagne. Elle a parcouru longuement les Alpes, pratiquant le ski de randonnée ou gravissant les sommets. En 1946, elle rejoint Peter Lindsay, le fondateur de Méribel, pour y effectuer des aménagements mobiliers. Elle construit aussi un chalet aux larges baies vitrées – sa marque de fabrique – sur le terrain qu’elle a reçu en émoluments. Son œuvre phare reste cependant la construction des Arcs, de 1967 à 1989, où elle intervient tant au niveau de l’urbanisme, de l’architecture que de l’aménagement intérieur des bâtiments. Après vingt ans de travaux – elle a alors 86 ans. Les Arcs voient l’aboutissement de ses recherches sur l’habitat collectif et l’aménagement d’intérieur.

Biographie

1903 Naissance à Paris.

1921-1925 Étudie à l’École de l’Union centrale des arts décoratifs.

1927 Devient l’associée de Le Corbusier et Jeanneret.

1930 Cofondatrice de l’UAM.

1931 Premier voyage en URSS.

1935-1937 En quête de formes naturelles, elle s’engage dans une série de photos d’art brut.

1940 Nommée conseillère en art industriel par le gouvernement japonais, elle part à Tokyo.

1952 Collabore avec Jean Prouvé pour la Cité universitaire de Paris.

1967-1982 Conçoit l’architecture de la station de ski Les Arcs.

1999 Décède le 27 octobre.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°635 du 1 mai 2011, avec le titre suivant : Charlotte Perriand - Le goût des autres

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