Vendredi 19 octobre 2018

Céret regarde les peintres qui l’ont regardé

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 24 août 2009 - 816 mots

Céret accueille des artistes depuis 1910. Tous ont voulu célébrer ses charmes sur la toile. « Leur » musée leur rend hommage au risque de confronter les contemporains aux modernes. Pas sûr que les premiers en sortent grandis.

Pont-Aven, L’Estaque, Collioure, Céret… L’histoire de l’art moderne emprunte souvent la route de villages qui deviendront plus tard des sites touristiques. Cette double configuration pèse lourd sur les épaules des conservateurs des musées locaux qui veulent à la fois honorer l’histoire et satisfaire les vacanciers. Un défi comme les aime Joséphine Matamoros, directrice du musée de Céret et catalane corps et âme. Elle tenait par-dessus tout à cette exposition qui constitue en quelque sorte la clef de voûte de sa programmation depuis plusieurs années : les paysages à Céret.
Car malgré les constructions qui mitent le paysage, la région est magnifique : au sud, le massif des Albères, la partie la plus orientale des Pyrénées, à l’est la mer. On comprend qu’elle ait attiré de nombreux peintres qui n’ont cessé d’y séjourner ou de s’y installer depuis le début du xxe siècle jusqu’à aujourd’hui. Et chacun d’eux a voulu peindre sur la toile son regard sur ce paysage.

Un bon équilibre général avec un parcours pourtant inégal
Le musée de Céret n’est pas le Centre Pompidou, c’est entendu. Un habitué de Beaubourg, en villégiature sur la côte Vermeille, trouvera sans doute à redire sur le contenu de cette exposition. Il manque en particulier les paysages de Braque et Picasso réalisés lors de leurs séjours de 1911 à 1913. C’est pourtant un moment important dans l’histoire du cubisme et de celle de Céret. Le musée Picasso à Paris et le Guggenheim de New York ont boudé la manifestation, c’est bien dommage.
De même, la partie contemporaine, qui occupe une bonne moitié du parcours, n’est pas au niveau de la partie moderne. À l’exception de Vincent Bioulès (né en 1938) qui a très vite abandonné le radicalisme de Supports/Surfaces pour se tourner vers la figuration et qui signe ici quelques belles représentations froides et métalliques du Canigou, la montagne sacrée que l’on devine au loin, le reste de l’exposition contemporaine est très « locale ». Mais elle constitue une initiation à l’art du moment avec juste ce qu’il faut d’interactivité. Ainsi Tom Car a-t-il inséré un miroir dans une image de paysage projetée par un vidéoprojecteur, et qui  permet au visiteur de se sentir partie  prenante des lieux. Très premier degré.
Le début du parcours frappe cependant très fort : une salle entière de tableaux de Soutine (1893-1943). Mis à part un écorché de bœuf, on y voit de nombreuses vues du village, des constructions ou des environs. Le conservateur n’a eu ici que l’embarras du choix, Soutine ayant peint entre 1919 et 1922 près de quatre-vingts paysages.
La seconde salle est plus étonnante encore : des paysages d’Auguste Herbin (1882-1960) ! Du peintre du Nord, le public connaît surtout ses abstractions géométriques. Mais il ne devrait pas être trop surpris de ses paysages cubisants tant leur facture nette et en aplats est proche des sèches abstractions de sa dernière période. La suite moderne réserve encore de belles monographies : Pinchus Krémègne (1890-1981), dont la production honorable rappelle à bien des égards celle de son compatriote et ami Soutine, ou Pierre Brune à qui l’on doit le musée de Céret. Une salle commune rassemble également plusieurs toiles de peintres ayant rendu hommage à la majesté des lieux : Dufy, Loutreuil, Masson ou Kisling.
En définitive, l’ensemble de l’exposition est très plaisant et donne l’occasion de revisiter toute l’histoire de l’art du xxe siècle à travers le paysage, un thème très opportun pendant les vacances.

Le musée de Céret, gardien de la mémoire des lieux

La présence inhabituelle d’un important musée d’Art moderne dans une petite ville de 7000 habitants, loin d’une grande agglomération, s’explique par son histoire peu banale. Le peintre Pierre Brune, dont on a vu combien son sens de l’hospitalité a attiré de nombreux artistes de Montparnasse, s’installe à Céret dès 1916 et ne quittera plus la cité. Il était accompagné par Frank Burty Haviland, un peintre franco-américain, né en 1886 à Limoges et issu de la célèbre famille de porcelainiers. Celui-ci aussi séjourne de nombreuses fois à Céret.

Au lendemain de la guerre, Pierre Brune veut profiter de son réseau d’amis artistes et collectionneurs pour garder une trace permanente du foyer d’artistes depuis Manolo. Il commence à assembler une collection à partir de dons de Matisse et Picasso en particulier. En 1950, avec l’aide de la municipalité qui met à sa disposition un ancien couvent des Carmes devenu par la suite une prison, il ouvre avec Frank Burty le musée dont il sera le conservateur de 1956 à 1961.

Aujourd’hui le musée municipal est devenu un établissement autonome (un EPCC), à l’instar des grands musées parisiens, et mène une programmation très attachée à l’histoire artistique de la ville.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°616 du 1 septembre 2009, avec le titre suivant : Céret regarde les peintres qui l’ont regardé

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