Paroles d'artiste

Catherine Ikam : « L’imagerie par nuage de points est une nouvelle aventure »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016

Avec l’exposition « Point Cloud Portraits », le Centre d’art d’Enghien-les-Bains revisite le travail de Catherine Ikam, engagée depuis les années 1980 dans les usages des médiums technologiques, de la vidéo à l’image numérique, avec une démarche vouée à l’exploration du visage, aux nouvelles matérialités du portrait.

Les langages technologiques sont au cœur de votre travail. Cela n’allait-il pas de soi quand vous vous y êtes engagée ?
Quand nous avons commencé, ces pratiques étaient suspectes, surtout en France, bien plus qu’en Allemagne par exemple. Il a fallu du temps pour que les musées s’y intéressent, souvent au travers des artistes américains, mieux défendus. Dans les années 1980, le Centre Pompidou, un lieu qui donnait l’envie aux artistes de s’emparer des nouveaux moyens disponibles, nous a permis de grandes réalisations. Nous y avons montré des travaux qui étaient des casse-tête avec les moyens de l’époque : la fragmentation de l’image sur écrans multiples, l’intérêt pour les textures de l’image vidéo, bien loin de ceux que nous avons aujourd’hui. Et j’ai trouvé auprès de l’Institut de recherche et coordination acoustique et musique un vrai soutien et la possibilité de travailler avec les ingénieurs, qui sont des interlocuteurs avec le sens de la collaboration, du projet. Pour le dixième anniversaire du Centre Pompidou, nous avons conçu Valis, un opéra inspiré de l’univers de Philip K. Dick.

Quelles sont pour vous les nouvelles dimensions qui sont en jeu dans ces outils, dans leur évolution ?

C’est la dimension « temps réel » qui ouvre vraiment de nouvelles relations avec le spectateur. La dizaine de personnages virtuels que nous avons inventés, qui interagissent, qui sourient, qui réagissent comme Oscar – souvent exposé et qui sera lui aussi à Enghien – permettent cette réaction d’implication, de projection dans l’autre. Le désir de relation à l’autre est fondamental, même devant un personnage que l’on sait virtuel issu d’une fiction. L’imagerie par nuage de points qui nous intéresse désormais est aussi centrale dans nos portraits et leur donne cette présence si particulière. Apparition, effacement, disparition, permettent de nouvelles perceptions. Les textures obtenues ainsi sont vraiment très suggestives. D’autant qu’elles s’attachent au visage, au travers duquel s’ouvrent des mondes, avec une consistance technique d’un incroyable potentiel imaginaire. Ces visages ne sont pas liés à leur support, à leur matérialité, ils sont dans la machine, ils « vivent » par leur algorithme, sans nous. L’image par nuage de points est à la fois réaliste et mouvante, avec les mouvements d’attractions et les filés par calcul de position des particules dans la 3D. L’image se déploie dans l’espace par projection, mais permet aussi des images fixes, par tirage. Chaque réalisation est une nouvelle aventure, que nous partageons avec l’équipe du Centre, très efficace et réactive. L’espace d’Enghien de 400 m2 est formidable pour cela. Et le public adhère aux dispositifs. La pièce Face par exemple, permet au spectateur de voir instantanément son portrait en 3D. Il y a une dimension ludique, mais c’est plutôt la plasticité des textures qui nous porte ici, ces aspects diaphanes que prennnent la peau, la chair, et les incarnations qui interrogent sur ce que nous sommes de manière si directe, comme autant de strates d’existence, à partir de scans avec des machines extraordinaires : l’algorithme anime les particules qui sont attirées, repoussées, qui jouent avec le modèle 3D initial et réagissent à la présence du spectateur par un système de captation de présence assez simple, en l’occurrence une Kinect [une caméra interactive]. Mais ce qui est vraiment fascinant, pour moi, c’est la poésie, l’émotion qui se dégage de ces incarnations troublantes. Des enjeux similaires à ceux du memento mori classique.

Comment prenez-vous en compte la question de la conservation des œuvres, avec leur très rapide péremption technologique ?
Cela demande une veille constante. L’installation que nous avions conçue pour la Maison européenne de la photographie il y a dix ans, Digital Diaries, nous pose aujourd’hui beaucoup de problèmes. C’est un comble pour un travail fondé sur la mémoire, fait à partir d’une grande archive de matériel et d’images tournées avec Nam June Paik, avec Allan Kaprow, mais aussi avec des photos de mon histoire personnelle, des photos de famille. Le spectateur circule dans cette base de données, dans une sorte de forêt d’images, avec des personnages 3D qui apparaissent par hybridation dans cette métaphore de la mémoire. L’obsolescence est une réalité avec laquelle il faut composer. On comprend d’ailleurs que la question se pose aux collectionneurs ! Mais on trouve des solutions, et surtout, la technique n’est pas l’essentiel : l’enjeu est ailleurs, dans le rapport au monde, à la fragilité, à la disparition. Il s’agit de figures d’annonciation, d’apparition, forcément fugitive, comme ce qu’il reste d’une rencontre, ou des moments de nos vies, de nos souvenirs. Il s’agit d’immédiateté et de fuite. Il y avait déjà de cela dans les pièces photo faites au Polaroid au début de mon travail. C’est cela pour moi, toujours, le centre de gravité.

Point Cloud Portraits

du 21 septembre au 11 décembre, Catherine Ikam en collaboration avec Louis Fleri, Centre d’art d’Enghien-les-Bains, 12-16 Rue de la Libération, 95880 Enghien-les-Bains, www.cda95.fr, mardi-vendredi 11h-19h, samedi-dimanche 14h-18h, gratuit. Catalogue de l’exposition collectif aux Nouvelles éditions Scala, 20 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Catherine Ikam : « L’imagerie par nuage de points est une nouvelle aventure »

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