Dimanche 15 décembre 2019

Art ancien

XVIE SIÈCLE

Brueghel et consorts font la fête à Cassel

Par Francine Guillou · Le Journal des Arts

Le 6 juin 2019 - 806 mots

Le Musée de Flandre déploie kermesses, carnavals et charivaris flamands, s’attachant à redonner aux fils et aux suiveurs de Brueghel l’Ancien le caractère d’originalité qui revient à chacun d’entre eux.

Cassel (Nord). Lorsqu’on évoque le nom de Pieter Brueghel l’Ancien (1510/1520-1569), tout un univers de fêtes de village colorées vient à l’esprit. Pourtant, du peintre, dont on célèbre cette année le 450e anniversaire de la mort, seuls trois tableaux sur le sujet sont conservés. Le génie de l’artiste aura consisté à inaugurer un genre repris avec un grand succès par ses contemporains, ses fils et ses suiveurs aux XVIe et XVIIe siècles. Autour d’une iconographie commune, chaque artiste s’attache à apporter sa touche, entre grotesque, tragique, satire, comique et naturalisme.

C’est en se fondant sur cette idée que Sandrine Vézilier-Dussart, commissaire et conservatrice en chef du Musée de Flandre, a conçu le parcours de l’exposition « Fêtes et kermesses au temps des Brueghel ». La centaine d’œuvres réunies, gravures et tableaux, plonge le visiteur dans un univers transgressif et festif aux frontières du sacré et du profane, en dépassant l’horizon de la figure tutélaire mais écrasante de Brueghel l’Ancien. Année anniversaire oblige, les demandes de prêts de la commissaire n’ont pu concerner que les fils du maître flamand, ses suiveurs et ses contemporains. « Brueghel n’a peint que trois kermesses : ce t en réalité ses fils qui vont estampiller la fête bruegélienne dans les esprits », explique Sandrine Vézilier-Dussart pour évoquer les fêtes paysannes, « ce joyeux imbroglio qui mêle païen et sacré ».

« L’Éloge de la folie »

En introduction, une vidéo familiarise le visiteur avec quelques détails iconographiques présents dans Le Repas de noces, tableau de Brueghel l’Ancien resté au Kunsthistorisches Museum de Vienne (vers 1567). Deux acteurs y jouent avec le tableau, donnant quelques clés de compréhension et décryptant certains symboles. Le parcours éclaircit pour le néophyte l’iconographie de la fête flamande au XVIe siècle, qui n’a rien d’évident pour le visiteur du XXIe siècle. L’Éloge de la folie, best-seller d’Érasme bien connu de ses contemporains, irrigue les peintures de fêtes flamandes. De prime abord, ces scènes de liesse paysanne peuvent apparaître comme une simple accumulation d’anecdotes plus ou moins grivoises. Dans les représentations de noces, la mariée, souvent impassible, se tient immobile au milieu d’une foule dansant et ripaillant : la coutume voulait que la promise ne boive ni ne mange pendant le repas de noces. Dans La Danse de noces (av. 1600, Musée des beaux-arts de Bordeaux), Jan I Brueghel peint une mariée statique : seule sa couronne, qui penche légèrement sur sa tête, signale les doutes entourant sa virginité et introduit la satire dans la peinture.

Le corpus exposé met en lumière les fils Brueghel, Jan I (1568-1625) et Pieter II (1564-1638), mais également des artistes longtemps catalogués comme des suiveurs du maître, Pieter Balten (1527-1584) et Martin van Cleve (1527-1581) qui, dans l’exposition, retrouvent leur part d’originalité et d’innovation dans le thème de la fête bruegélienne. Un thème qui s’impose grâce à de nombreuses versions et reprises, et qui interroge sur la signification moderne du terme « copie ». Pieter Balten, contemporain de Brueghel l’Ancien, a le malheur d’avoir en commun avec son maître le monogramme « PB » : longtemps, les historiens ont englobé sa production dans celle de Brueghel.

Jan I, paysagiste et coloriste

L’exposition de Cassel témoigne des recherches en cours pour réattribuer à Balten son corpus et, au-delà, pour mieux cerner le rayonnement de l’œuvre de Brueghel l’Ancien et les appropriations par ses fils et ses contemporains. Dans la Fête villageoise (1600, Royal Collection Trust, Londres [voir ill.]), Jan I montre ses grands talents de paysagiste et de coloriste. La scène de fête devient le prétexte à peindre un paysage féerique.

L’immense succès de la fête brueghélienne est incarné par Pieter II. L’historiographie l’a longtemps contraint au rôle d’imitateur de son père. À Cassel, la confrontation avec les œuvres de Martin van Cleve complexifie sa stature. Imprégné à la fois des poncifs de l’Ancien et des compositions de Martin van Cleve, Pieter II revisite sans cesse ses modèles. Dans Noces villageoises dans une taverne (vers 1620, Museo di Casa Martelli, Florence), le peintre ajoute la violence au thème, revers de ces fêtes où l’alcool coule à flots et les excès sont nombreux. Ici, la mère de la mariée refuse le cadeau d’un invité, tandis qu’un homme tente de forcer une villageoise qui le repousse. Ce tableau est une sorte de négatif au Repas de noces en plein air (1620-1625, Bonnefantenmuseum, Maastricht), sorte de formule reproductible que Pieter II écoule avec succès auprès de ses clients.

En 1620, alors que le baroque explose dans les Flandres et que Rubens peuple les églises de sa touche flamboyante, ces tableaux de fêtes et de kermesses circulent et ont du succès : « L’art flamand n’est pas linéaire », insiste Sandrine Vézilier-Dussart qui le démontre à nouveau au Musée de Flandre.

Fêtes et kermesses au temps des Brueghel,
jusqu’au 14 juillet, Musée de Flandre, 26, Grand-Place, 59670 Cassel.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°525 du 7 juin 2019, avec le titre suivant : Brueghel et consorts font la fête à Cassel

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