Beuys-Barney

Parenté d’esprit

L'ŒIL

Le 24 juillet 2007 - 368 mots

Sauvé grâce à la graisse et au feutre dont l’enveloppèrent les Tatars qui l’extirpèrent de la carcasse calcinée de son bombardier abattu en Crimée en 1943, Joseph Beuys n’aura de cesse de rejouer dans ses actions et ses installations, jusqu’à sa « vraie » mort en 1986, cette expérience de la renaissance. Et d’en appeler à la régénération des sens et de la conscience  via un « art thérapeutique » visant à réactiver les liens primitifs reliant l’homme à « l’énergie élémentaire » de la terre et du monde animal.
Participant d’un messianisme politique profond, la « sculpture sociale » du chaman de Düsseldorf aurait pu ne pas supporter la comparaison avec l’univers hyper sophistiqué de l’Américain Matthew Barney (de quarante-six ans son cadet). Pari gagné pourtant pour la fondation Guggenheim qui, après Berlin, nous convie à une passionnante confrontation entre deux œuvres jouant de la transgression et des métamorphoses organiques pour illustrer le cycle de la transformation et de l’hybridation de la vie embryonnaire à la mort. Deux univers dérangeants fondés sur la puissance dramaturgique et symbolique des objets, des corps et des matériaux mis en scène dans des environnements ritualisés, comme autant de reliques iconoclastes puisant aux sources traumatiques de leurs mythologies personnelles.
Au silence étouffant des Chambre de douleur et autres pièces tapissées de plaques de métal, de colonnes de feutres ou de blocs de graisse de Beuys répond l’outrance baroque des décors d’opéra gore et des espaces lubrifiés peuplés d’ogres kitsch de Barney. Aux accumulations de matières « énergétiques » protectrices (feutre, cuivre, graisse…) du premier, les proliférations visqueuses (de gel de silicone, de vaseline réfrigérée…) du second. Aux agrégats « anti-esthétiques » d’une civilisation « malade » (là, un tableau noir hérissé d’un lièvre mort ; ici, un piano enveloppé de feutre garni de croix rouges...), font écho les dispositifs high-tech et les labyrinthes utérins peuplés de prothèses et de formes mutantes d’un monde posthumain.
Deux univers insinuant une même « oppressante présence » de la matière. Et visant, comme l’atteste l’étrange similitude des dessins exposés, à représenter le passage de l’indéterminé au déterminé, de l’informe à la forme pétrifiée, du chaos à l’art.

« Matthew Barney and Joseph Beuys », fondation Peggy Guggenheim, Palazzo Venier dei Leoni, Venise (Italie), tél. 00 39 0 41 240 54 11, jusqu’au 2 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°592 du 1 juin 2007, avec le titre suivant : Beuys-Barney

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