Bettina Rheims : « Duchamp incarne la figure de l’inventeur génial »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 26 avril 2010 - 739 mots

Les images de Bettina Rheims sont comme un jeu de piste qui conduirait aux sources mêmes de ses influences : son père d’abord, Maurice Rheims, Duchamp, Breton aussi.

L’œil : Combien de temps vous a-t-il fallu pour réaliser Rose, c’est Paris, superproduction photographique ?
Bettina Rheims : Rose, c’est Paris est un ensemble de près de deux cents images et un film qui ont nécessité six mois de réalisation, suivis de trois mois durant lesquels j’ai retravaillé sur ordinateur mes photos et Serge a monté son film.
C’est la première fois que je retouche mes photos. Devant chacune d’elle, je me suis demandé comment j’allais la compliquer, à la manière d’un collage surréaliste. Auparavant, j’aurais pris mes ciseaux et un tube de colle. Là, non : j’ai transposé mes personnages dans d’autres lieux, ajouté des jumelles, fait apparaître des fantômes... tout cela grâce au numérique. Le champ des possibles est devenu infini : c’est diabolique et fascinant à la fois.

L’œil : Lors de vos précédentes collaborations avec Serge Bramly, Chambre close, INRI, Shanghai… l’écrivain avait livré les textes. Là, il signe un film, présenté à l’exposition de la BnF. Pourquoi ?
B. R. : Serge m’a dit qu’il ne souhaitait pas écrire de texte, qu’il voulait réaliser un film. Le premier jour, il a débarqué avec une petite caméra. Ses premières images tremblaient beaucoup ; je lui ai donc suggéré d’acheter un trépied. Il est revenu le lendemain avec, et c’était parti pour une heure et demie de ce qui allait devenir un très beau film […]. Il ne s’agit pas d’un making of, mais d’une vision transposée de mes mises en scène.

L’œil : À quatre mains et deux voix, comment avez-vous accouché du scénario ?
B. R. : J’avais été inspirée par un documentaire sur Souvestre et Allain, les créateurs de Fantômas […]. Les auteurs habitaient le même immeuble. Pendant cinq ans, ils ont produit chaque mois cet énorme feuilleton ; l’un écrivait les chapitres pairs, l’autre les chapitres impairs. Serge possède son bureau d’écrivain juste au-dessus de mon studio, à Paris. Nous avons donc procédé de la même manière que Souvestre et Allain, en écrivant notre histoire à la manière d’un cadavre exquis.

L’œil : Votre père, l’historien de l’art et académicien Maurice Rheims, décédé en 2003, a « sauvé » le Paris 1900 de Guimard. « Rose » lui est-il dédié ?
B. R. : Notre histoire se passe entre les deux guerres, non au début du siècle. Mais vous avez raison, je lui rends hommage. Tout mon travail est un cadeau fait à mon père. Il a été mon premier soutien, le premier à défendre mes photos […]. Et lorsqu’INRI a fait scandale, il a été encore le premier à s’engager à mes côtés et à parler des procès faits aux peintres à la Renaissance.

L’œil : Rose, c’est Paris est un hommage à Rrose Sélavy, le pseudonyme choisi par Marcel Duchamp. Pourquoi précisément cet artiste ?
B. R. : D’abord parce que Serge est complètement obsédé par cette figure du xxe siècle. Ensuite parce qu’il incarne l’époque d’un Paris magique, les années 1920-1930, durant laquelle j’aurais aimé vivre. Il n’y avait pas cet individualisme d’aujourd’hui, ce marketing… On pouvait écrire un livre un jour, peindre le lendemain, tout en prenant des photos. Il y avait de l’invention et de la liberté. Pour moi, Marcel Duchamp incarne cette figure de l’inventeur génial et libre. Enfin, chez Duchamp, comme chez moi, les mots ont leur importance.

L’œil : En parlant de mot, le surréalisme est très présent dans votre travail…
B. R. : J’aime le surréalisme, ses mots plus que ses images d’ailleurs. Nadja de Breton a été pour moi un fil conducteur, comme Fantômas qui est aussi au cœur du dispositif surréaliste.
J’ai eu la chance, enfant, de passer du temps avec André Breton que fréquentait mon père.
Je me souviens de virées dans les marchés aux puces et les brocantes de Normandie à la recherche d’outils improbables. Quant à ma mère, elle était la meilleure amie de Joyce Mansour, poétesse et égérie de Breton. Auprès d’elle, j’ai entendu beaucoup de récits ésotériques. Au fond, j’ai baigné dans la poésie et le surréalisme durant toute mon enfance et, aujourd’hui, son esprit d’escalier me convient assez bien : marabout, bout de ficelle…

L’œil : La femme, elle-aussi, est au cœur du dispositif surréaliste, comme du vôtre…
B. R. : Sans la femme, il n’y a pas d’art.

Artclair.com

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Bettina Rheims sur le site Internet www.artclair.com

Autour de l’exposition

Infos pratiques. « Rose, c’est Paris », jusqu’au 11 juillet. Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, Paris. Du mardi au samedi de 10 h à 19 h, le dimanche de 12 h à 19 h. Tarifs : 5 et 7 euros. www.bnf.fr

Rose, le livre. Une centaine de photographies sont à voir à la BNF, mais l’intégralité de la production (près de 200 images) est réunie, avec le film, dans un coffret-valise limité à 1 500 exemplaires ainsi que dans une édition de collection (2 x 100 ex.) aux éditions Taschen (750 et 1 500 euros).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°624 du 1 mai 2010, avec le titre suivant : Bettina Rheims : « Duchamp incarne la figure de l’inventeur génial »

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