Vendredi 14 décembre 2018

Berlin, ville-atelier

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 27 février 2008 - 533 mots

En vingt ans, la communauté des artistes a changé de nombreuses fois de quartier, tissant un réseau qui a rendu Berlin indissociable de l’art contemporain. À l’opposé du concept de ville-musée...

Changement d’échelle. À Berlin, les rues sont plus larges, les distances plus longues, les volumes plus amples et il n’existe pas un seul café où l’on mange dans l’assiette de son voisin. Une ville avec trous, friches, grands courants d’air, petits loyers et un sentiment physique d’espace, sans doute est-ce ce que les artistes sont venus chercher. Et ils sont venus nombreux dès la chute du Mur, à l’assaut de la page blanche.
En l’espace de quinze ans, des artistes tels qu’Olafur Eliasson, Angela Bulloch, Thomas Demand, Janet Cardiff, Ceal Floyer, Anri Sala ou Tacita Dean se sont installés à Berlin. Ça se sait et ça se voit. Une dreamteam internationale qui n’a pas manqué de tricoter de nouveaux réseaux. Elle draine du monde dans son sillage, toutes disciplines confondues sans qu’un quelconque processus de starification n’ait semblé cloisonner le tranquille fonctionnement social de l’art contemporain berlinois. Il n’est pas rare de croiser Tacita Dean venue projeter une vidéo dans un petit lieu. La communauté est mouvante, mal identifiée, brassant des réseaux très spécifiques, mais pas de doute : l’art contemporain habite à Berlin. Résultat : les artistes redessinent lentement mais sûrement la physionomie et la sociologie de la ville.

“On est là pour le repli, la réflexion”
Massés d’abord à Mitte en même temps que la première génération de galeries, ils se sont repliés sur la colline de Prenzlauer Berg un peu plus haut avant de reprendre en main une petite partie de Kreuzberg et de s’aventurer dans des zones épargnées par la gentrification du côté des grandes artères grises – type soviétique – du quartier de Friedrichshain. « Quand j’ai vu qu’il fallait que je prouve que mon arrière-grand-mère était solvable pour trouver un appartement à Paris, ironise Saâdane Afif, je suis venu ici ».
D’autant que vingt-quatre heures et un peu d’énergie peuvent encore suffire à dénicher l’un de ces grands appartements berlinois à gros murs blancs crépis, larges fenêtres et hauts plafonds. C’est dans l’un d’eux, décentré dans le quartier ouvrier de Wedding que vit l’artiste français installé sans l’ombre d’un regret depuis quatre ans à Berlin. Alors que beaucoup attendaient une spectaculaire ouverture au monde, la ville semble au contraire cultiver son statut d’île. « C’est une ville à la campagne, confirme Saâdane Afif. La plupart des artistes ici vivent de leurs activités en dehors de Berlin. Quand on est là, c’est pour des moments de repli, de réflexion, de travail. À Paris, les expositions sont sans doute plus sérieuses, mais au moins ici on est nourri en permanence et les entrées vers l’art contemporain sont multiples. C’est ici qu’on discute, qu’on se repose entre deux projets, qu’on échange, qu’on rencontre les artistes et qu’on croise les réseaux. C’est tout sauf un lieu de compétition ». Si la normalisation et les rapports de force économiques gagnent un peu de terrain, le chassé-croisé d’artistes lui, s’essouffle à peine, continuant d’écouler une masse cosmopolite d’artistes en mal d’espace et de réseaux venus respirer le bon air nonchalant de la ville.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°600 du 1 mars 2008, avec le titre suivant : Berlin, ville-atelier

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