Babylone ressuscitée d’entre les siècles, au Louvre

L'ŒIL

Le 23 avril 2008

Ses jardins suspendus comptent parmi les sept merveilles du monde. De ses rois et de sa tour la Bible se fait l’écho. Pourtant, Babylone est restée auréolée de mystère jusqu’à ce que cette exposition magistrale fasse la part entre l’histoire et le mythe.

Une ville surgissant d’une plaine écrasée sous le soleil et que l’on apercevait à des milliers de kilomètres… Tel devait être le spectacle grandiose offert par Babylone, l’antique capitale mésopotamienne dont le prestige rayonna, dès le iie millénaire avant notre ère, sur tout le Proche-Orient. Et pourtant, « nulle cité au monde ne fut davantage enviée et crainte, admirée et honnie, plus souvent dévastée et reconstruite », résume Béatrice André-Salvini qui lui consacre une passionnante exposition.
Car Babylone « dont la brique est ancienne », celle « qui tient le lien entre le ciel et le monde inférieur » allait cristalliser, au fil des siècles, les fantasmes les plus fous comme les haines les plus féroces. Chaque souverain épris de gloire voulut la conquérir, y laisser son empreinte. Chaque voyageur portant ses pas dans cette région lointaine du monde (l’actuel Irak) façonna sa légende, construisit son mythe. La raison semble évidente : Babylone est, à elle seule, un fantôme de ville, un mirage dont les ruines faméliques ont exacerbé les attentes, nourri les rêves comme les déceptions les plus vives…

Plaisirs esthétiques et scientifiques réconciliés
Il faudra donc attendre les premières campagnes de fouilles menées par les Allemands à l’aube du xxe siècle pour que la capitale mésopotamienne retrouve enfin sa réalité historique. Et encore ! Une « réalité » pour le moins lacunaire, tant il est vrai que les archéologues se heurtèrent à une difficulté de taille : en raison de la nappe phréatique, il leur fut impossible d’atteindre les couches les plus anciennes du site. Babylone était décidément une ville frappée de mystère, voire de malédiction !
C’est donc à une véritable redécouverte que nous convie l’exposition du Louvre, dont la démarche historique s’appuie sur une exceptionnelle documentation textuelle (la Mésopotamie n’est-elle pas le berceau de la civilisation cunéiforme ?) comme sur un extraordinaire rassemblement d’œuvres (près de quatre cents issues de quatorze pays). Le résultat est à la mesure de l’attente… Réconciliant plaisir esthétique et discours scientifique – Béatrice André-Salvini est l’une des rares personnes au monde à savoir lire le babylonien « dans le texte » ! –, cette monographie de la ville antique balaie ainsi près de cinq millénaires, depuis sa fondation en tant que cité royale et centre cosmique, jusqu’aux derniers avatars de sa fortune critique.
Le visiteur est ainsi très logiquement happé par ce monumental bloc de basalte noir portant, en son sommet, une mystérieuse scène gravée : le célèbre Code du roi Hammurabi. Découverte sur l’acropole de Suse (en Iran), où elle avait probablement été transportée à titre de butin, cette stèle n’en demeure pas moins l’un des documents les plus exceptionnels pour saisir la grandeur de Babylone au xviiie siècle avant notre ère. L’on y reconnaît ainsi son célèbre souverain recevant les insignes de son autorité (le cercle et le bâton) des mains mêmes de Shamash, le dieu de la Justice qui est aussi le Soleil.
Gravé dans la pierre, le corps du texte, quant à lui, aborde avec une précision sidérante pour l’époque tous les sujets du droit pénal, civil et administratif. « Si un notable crève l’œil d’un autre notable, on lui crèvera l’œil ; s’il brise l’os d’un autre notable, on lui brisera un os ; si un notable casse la dent d’un autre notable, son égal, on lui cassera une dent », est-il stipulé sur ce monument de la littérature juridique recopié pendant près de mille cinq cents ans ! Ne retrouve-t-on pas son écho jusque dans la Bible ?

La fortune d’Hammurabi, souverain fondateur de la ville
Mais Hammurabi (évoqué dans l’exposition par quelques magnifiques « portraits ») devait surtout se montrer un monarque exceptionnel dont les qualités de stratège, de diplomate et de bâtisseur tout à la fois allaient définitivement asseoir la grandeur de Babylone. Sous son long règne (de 1792 à 1750 avant notre ère), la capitale devient ainsi un centre politique, économique et juridique, en même temps qu’un haut lieu de création littéraire et un centre de philosophie. C’est aussi l’époque où la Mésopotamie entretient des liens étroits avec les puissances voisines : au Nord, les
rois d’Assur, et ceux de Mari, sur le Moyen-Euphrate…
Si Hammurabi incarne, pour de longs siècles à venir, la figure du souverain idéal – dont Saddam
Hussein en personne se réclamera –, la Babylonie n’en tombe pas moins, du xvie au xie siècle avant notre ère, entre les mains de populations tribales d’origine inconnue : les Kassites. La ville subit alors sièges et pillages, mais continue néanmoins de fasciner ses nouveaux maîtres. Loin de s’éteindre, le babylonien devient même la lingua franca de tout le Proche-Orient ! De l’Iran à l’Égypte, de l’Égée à l’Afghanistan, les hommes, les marchandises et les idées transitent. Des mariages royaux entre souverains kassites et princesses étrangères se nouent…
 
Nabuchodonosor II, le roi bâtisseur
Après six siècles de domination étrangère, Babylone retrouve enfin la liberté sous le règne de Nabuchodonosor Ier. Gravé sur des tablettes d’argile (fort heureusement traduites dans l’exposition !), le Poème de la Création proclame définitivement l’élévation du dieu Marduk au rang de « roi des dieux » : il est le créateur du monde ordonné, celui qui a vaincu les forces archaïques du chaos. Point de hasard si c’est à ce moment précis que la ville épouse la topographie symbolique qui fera d’elle le cœur du monde terrestre et cosmique !
Il revient cependant à Nabuchodonosor II (605-562 av. J.-C.) de parer la capitale de monuments grandioses. Habile stratège – il tient en respect l’empire égyptien au sud-ouest, le royaume des Mèdes au nord et à l’est –, cet homme d’État éclairé et voué à ses dieux s’inscrit dans la droite ligne de Hammurabi, son illustre prédécesseur.
Il est le roi bâtisseur par excellence, celui qui dote la ville de ses palais, temples et jardins hissés, par les auteurs classiques, au rang de Merveilles du monde. « Pour que le mal et la méchanceté ne puissent opprimer Babylone », il ceint de doubles murailles sa capitale qui se métamorphose ainsi en place forte redoutée et admirée, « sorte d’Hollywood croulant sous l’or » (pour reprendre la comparaison hardie de Béatrice André-Salvini !). Divisée en dix quartiers, l’orgueilleuse mégalopole couvre alors une superficie de près de mille hectares, possède huit portes, quarante-trois temples, une forêt de chapelles et de petits autels !

La ziggourat, fameuse tour de Babylone
Certes, l’exposition du Louvre ne saurait restituer la splendeur originelle de l’antique Babylone : conservée au musée du Proche-Orient de Berlin, la reconstitution spectaculaire de la Porte d’Ishtar n’a pu, bien sûr, faire le voyage. Par leurs subtils accords chromatiques (bleu azur et jaune or), de magnifiques panneaux de briques à glaçure suggèrent néanmoins le raffinement des décors, la magie des lieux. Loin d’être profanes, dragons, lions et taureaux proclament la grandeur des divinités tutélaires, protègent les habitants de la ville tout en repoussant les ennemis…
Mais s’il est un monument qui résume, à lui seul, la fascination qu’exercera la ville, c’est bien sa fameuse tour à étages ou ziggourat. Simple noyau carré de briques crues mesurant soixante et un mètres de côté sous le règne d’Hammurabi, le mystérieux édifice finira par atteindre quatre-vingt-dix mètres du temps de Nabuchodonosor II. « Avec du bitume et des briques de pur lapis-lazuli, je fis resplendir comme la lumière du jour. À son plafond, je posai de puissantes poutres de cèdre », se vantera Nabuchodonosor II. « Fondement du ciel et de la terre », la tour n’avait-elle pas pour fonction insigne de porter le temple du dieu Marduk à son sommet ?
Si certains textes d’époque néo-babylonienne évoquent quelques mystérieux rituels de « hiérogamie » (ou « mariages sacrés » effectués dans une chambre spéciale et sur un immense lit), il est surtout probable que la ziggourat fut avant tout utilisée comme observatoire. Ne consultait-on pas les oracles et les astres avant chaque grande occasion ou décision d’État ?
Ce n’est pourtant guère cette image de centre cosmique de l’univers, passerelle symbolique entre le ciel et le monde inférieur, qu’allait retenir la postérité. Symbole du génie humain selon les uns, incarnation de la démesure et de l’orgueil selon les autres, la fameuse tour cristallisera à elle seule l’admiration et la haine attachées à la ville de Babylone. Soit un sentiment ambigu exprimé par les plus grands écrivains et les plus grands peintres. Entre fascination et répulsion

Repères

1894-1595 av. J.-C.
Première dynastie.

Aux environs de 1792-1750 av. J.-C.
Règne d’Hammurabi, véritable fondateur de Babylone.

1595-1153 av. J.-C.
Dynastie Kassite.

IIe moitié du IIe millénaire av. J.-C.
Règne de Nabuchodonosor Ier. L’arrivée des Araméens annonce le déclin de la monarchie.

605-562 av. J.-C.
Âge d’or sous le règne de Nabuchodonosor II.

Ier siècle av. J.-C.
Déclin de Babylone qui passe sous domination étrangère.

Comprendre... Babylone

L’exposition du Louvre est une première.
De nombreuses manifestations se sont déjà penchées sur le royaume de Mésopotamie ou se sont concentrées sur la Tour de Babel. Mais aucune exposition n’a choisi de traiter Babylone pour elle-même, c’est-à-dire de proposer une monographie historique de la ville, depuis ses origines jusqu’à la fin de l’Antiquité, puis de décortiquer la façon dont a été orchestrée sa légende, dès sa création.

Comment expliquer la fascination durable exercée par le royaume de Mésopotamie.
Sans doute par l’absence relative de toute trace, de tout vestige. C’est précisément de cette béance, de ce vide, que se sont nourris les fantasmes, que s’est construit le mythe. Avant d’être « archéologique », Babylone a été « littéraire ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°602 du 1 mai 2008, avec le titre suivant : Babylone ressuscitée d’entre les siècles, au Louvre

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