8 avril 1973 : Retour sur "la succession du siècle"

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 19 septembre 2013 - 729 mots

Grâce au dispositif de la dation créé en prévision de la mort du peintre, la République a pu réparer son oubli historique, et constituer ainsi la plus importante collection Picasso au monde.

Le 8 avril 1973, Pablo Picasso disparaît, léguant un héritage artistique et matériel colossal. Comme l’explique Roland Dumas, à l’époque son avocat, dans son livre Dans l’œil du minotaure paru en mai dernier, « fidèle à sa superstition, il n’a pas rédigé de testament. Et la succession Picasso fut d’une redoutable complexité ». La succession se joue alors entre sa veuve, Jacqueline, et son fils Paul, né de son premier mariage avec Olga Khokhlova ; selon la loi, ses trois enfants naturels en sont écartés. Mais, en 1974, la loi change et permet enfin de reconnaître les enfants nés hors mariage. Maya, la fille de Marie-Thérèse Walter, et Claude et Paloma, les enfants qu’il a eus avec Françoise Gilot, peuvent donc désormais prétendre à leur part d’héritage. Après le décès de Paul en 1975, les cartes sont de nouveau rebattues, ses enfants, Marina et Bernard, intègrent la succession. « Me Pierre Zecri est nommé administrateur judiciaire, il doit régler l’indivision, c’est-à-dire dresser l’inventaire des œuvres et des biens, pratiquer la liquidation et le partage. Dans sa mission, il se fait adjoindre un expert, Me Maurice Rheims », rappelle Claudia Andrieu, juriste à Picasso Administration. Au cours de l’inventaire, ils découvrent une quantité d’œuvres stupéfiante ; près de 65 000 pièces dispersées dans ses différentes propriétés, dont 1 885 peintures, plus de 7 000 dessins, près de 3 000 céramiques et environ 10 000 gravures. En 1977, l’actif successoral est estimé à 1 372 903 256 francs, soit plus de 770 millions d’euros actuels. Les frais de succession représentent environ un quart de cette somme, ils sont acquittés en œuvres d’art, formant la première dation de l’histoire des musées français. « Les héritiers ont accepté que l’État ait un droit de premier regard ; c’est-à-dire qu’il puisse choisir dans l’intégralité des œuvres celles qu’il souhaitait pour le futur musée », explique Christine Pinault de Picasso Administration.

Une fois cette sélection faite, les biens restants – hormis les archives qui ont été données à l’État – sont répartis en plusieurs lots de valeur identique et recouvrant toutes les périodes et techniques de l’œuvre de Picasso. Les héritiers ont ensuite tiré au sort un certain nombre de lots, en fonction de la dévolution successorale. « En définitive, on peut dire que ce partage est tout à fait objectif puisque chacun a eu à l’intérieur de ses lots un ensemble cohérent et équivalent », précise Christine Pinault. Si Marina Picasso confirme que cette solution a été « la plus simple et la plus rapide », elle estime cependant que les héritiers ont été lésés : « Ils avaient mis des prix très bas, cela leur a permis de prendre davantage d’œuvres pour la part qui revenait à l’État. »

Une dation historique

À travers le dispositif de la dation, l’État entend réparer un oubli historique : alors que Picasso a passé la quasi-totalité de sa vie en France, il est très peu représenté dans les collections nationales. « C’est précisément l’inexistence d’une représentation, même liminaire, de cet œuvre majeur qui conduit André Malraux, en amont de la mort de l’artiste, à rechercher le moyen de créer un grand musée monographique qui lui soit dédié. C’est sous son impulsion que la loi sur la dation sera élaborée pour constituer un outil juridique permettant à l’État de fonder un tel musée ex nihilo », souligne Anne Baldassari, l’actuelle présidente du musée. La loi sur la dation, créée en 1968, est activée pour la première fois dans le cadre du règlement de la succession Picasso, elle permet de constituer la plus riche collection au monde d’œuvres de l’artiste. Embrassant toute sa carrière et toutes les techniques, celle-ci comprend près de 5 000 œuvres dont 203 peintures, 158 sculptures, 88 céramiques, 1 500 dessins et 1 600 gravures.

1974 : Les trois enfants adultérins de Pablo Picasso (Maya, Claude et Paloma) sont reconnus héritiers 1977 : L’inventaire mené par Maurice Rheims est achevé. L’actif successoral estimé à 1 372 903 256 francs 1979 : Dation des six héritiers à l’État français en vue de la création du musée national Picasso 1990 : La dation de Jacqueline Picasso enrichit le Musée national Picasso ouvert en 1985

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°661 du 1 octobre 2013, avec le titre suivant : 8 avril 1973 : Retour sur "la succession du siècle"

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