7 clefs pour comprendre les trésors d'Egypte

Par Bertrand Dumas · L'ŒIL

Le 1 décembre 2006 - 1340 mots

Le Grand Palais présente cinq cents des plus belles découvertes de l’archéologue Franck Goddio qu’un séjour de plus de quinze siècles sous les eaux avait effacées de la mémoire des hommes.

1 500 ans d’histoire remontés en surface
Après Berlin, Paris accueille, pour la première fois en France, les « Trésors engloutis », qui retracent mille cinq cents ans d’histoire de l’Égypte, de 700 av. J.-C. à 800 ap. J.-C. Une période tourmentée qui voit se succéder les dernières dynasties pharaoniques, les souverains Ptolémées, les empereurs romains et byzantins, puis les califes musulmans qui se disputent les terres fertiles du delta du Nil.
À partir du viiie siècle avant notre ère, l’Égypte pharaonique est en permanence sous domination étrangère. Après les Perses, c’est au tour des Macédoniens, au IVe siècle av. J.-C., de contrôler le pays le plus riche du bassin méditerranéen.
La fondation d’Alexandrie, en 331 av. J.-C., marque l’apogée de la dynastie grecque en Égypte. Un âge d’or, symbolisé par l’ouverture du Grand-Port sur toutes les richesses et les cultures du monde connu. Les trésors exhumés dans l’embouchure du Nil par l’IEASM, présidé par Franck Goddio, sont les vestiges inestimables d’une époque caractérisée par le syncrétisme des cultures.

La redécouverte de sites d’exception
Le delta du Nil a changé de configuration depuis l’Antiquité. Le niveau de la mer s’éleva progressivement tant et si bien qu’au viiie siècle de notre ère les villes et installations portuaires autour d’Alexandrie furent immergées. L’archéologie sous-marine vient d’en exhumer les vestiges oubliés. Ainsi, la ville de Canope Est qui donna son nom à la partie ouest de l’embouchure du Nil – la région canopique – vient d’être identifiée à 35 km au nord-est d’Alexandrie. Célèbre dans l’Empire pour ses lieux de luxure, elle l’était aussi pour la renommée de ses temples. Un exemplaire de vase Canope est exposé en tant qu’emblème de la cité du grand temple de Sérapis.
À 7 km à l’est de Canope, la mythique cité d’Héraklion, Thonis, vient d’être localisée à son tour. De nombreux objets exposés apportent la preuve de son existence qui ne tenait jusqu’alors qu’aux récits des voyageurs, dont le fameux Hérodote, de passage dans la ville d’Héraclès en 450. Enfin, le Portus Magnus, le port antique d’Alexandrie avec son célèbre phare, construit sur un îlot, à la pointe de l’île de Pharos. Les fouilles menées ont révélé la topographie du Grand-Port tel qu’il apparaissait à l’époque romaine.

La permanence du culte égyptien
L’ouverture sur le monde des cités portuaires favorise mieux qu’ailleurs le mélange des cultures. Les anciens rites égyptiens ne subissent guère d’altération jusqu’à la fondation d’Alexandrie. La colonisation est perméable aux traditions locales. Les Grecs adoptent une partie du panthéon égyptien qu’ils associent aux pouvoirs de leurs propres dieux. À Canope, les successeurs d’Alexandre, les Ptolémées, érigent le Serapeum en l’honneur du dieu Sérapis : « création » de l’époque ptolémaïque (– 305/– 30 av. J.-C.) qui s’approprie à la fois les fonctions d’Isis et d’Osiris.
Sur le site du Serapeum, la permanence des pratiques cultuelles est remarquable. Au ier siècle ap. J.-C., les Romains venaient toujours y consulter les oracles et espérer des guérisons miraculeuses.
Par la suite, les chrétiens qui détruisirent l’ancien temple en 391 fondèrent, à ses pieds, le monastère de la Repentance qui conservait les fameuses reliques de saint Jean et de saint Cyr. Quantité d’amulettes et de croix retrouvées sur les lieux attestent du passage ininterrompu des pèlerins du monde entier, jusqu’à l’inondation totale du site.

L’union de l’Égypte et de la Grèce
L’art, en particulier la statuaire, n’est pas épargné par le syncrétisme religieux qui caractérise la période ptolémaïque. Lorsque les imagiers égyptiens découvrent les innovations de l’art grec, ils abandonnent les formes animales de leurs divinités pour les changer en apparence humaine.
Un des plus beaux témoignages de cette évolution est sans aucun doute la statue d’Arsinoé II, découverte dans la grande salle du Serapeum de Canope. La reine d’Égypte pose en Aphrodite, déesse de l’Amour, sortant des ondes. Le drapé mouillé, à la mode grecque, dessine les moindres détails du corps avec un réalisme troublant. La sensualité est à son comble au-dessus du sein droit, à peine dévoilé par le « nœud d’Isis » que portent habituellement les reines.
Si le modelé est grec, la pose demeure égyptienne : le pied gauche en avant et les bras le long du corps. Un détail remarquable, le pilier dorsal, caractéristique de toute la statuaire égyptienne est, ici, décalé de côté afin de renforcer l’impression de mouvement. Avec Arsinoé, le naturel grec prend définitivement le pas sur le hiératisme vernaculaire égyptien.

Les géants d’Héracléion
Au cœur de l’exposition, trois colosses nous contemplent. Ils gisaient brisés en plusieurs morceaux à proximité du grand temple d’Amon de Gereb, en grec Héracléion. Taillés chacun dans des blocs monolithes de granit rose, leur monumentalité est celle qui convient aux gardiens du temple sacré dont ils protégeaient l’entrée.
Le temple d’Amon était de la plus haute importance pour l’Égypte, car il symbolisait le lieu de la continuité dynastique des Ptolémées. Amon, le dieu suprême, donnait au nouveau pharaon les insignes de son pouvoir monarchique.
À côté du couple royal, se dresse la statue d’Hâpy, dieu de l’inondation du Nil, symbole de fertilité et d’abondance. Ses attributs le caractérisent : il porte la couronne de papyrus en gerbe et le plateau d’offrande qu’il maintient au niveau de ses mamelles tombantes. L’Hâpy du temple d’Héracléion est le plus grand exemplaire connu. Sa taille exceptionnelle, plus de cinq mètres de haut, était, avant sa découverte, traditionnellement réservée aux pharaons.

Le puzzle se met en place
La découverte, près du Serapeum, des parties manquantes du premier calendrier égyptien – le naos des décades – est capital pour l’histoire de l’Égypte. Elles complètent les fragments collectés, pour certains dès le XVIIIe siècle, et regroupés entre les collections du musée du Louvre et celles d’Alexandrie.
Les éléments découverts répondent enfin aux interrogations des spécialistes, jusque-là en désaccord sur le sens des écritures ésotériques qui font le tour du naos. Le texte relate la création du monde par le dieu Shou, dieu de l’atmosphère, dont la statue d’or reposait au centre de ce grand « tabernacle » de granit noir.
Autre trouvaille : avant les premières plongées, Franck Goddio remarque une statue incomplète d’Isis reposant dans le jardin du musée maritime d’Alexandrie. Sans provenance établie, la sculpture présente une surface corrodée qui suggère un séjour prolongé en eau de mer. Cette évidence renforce les intuitions de l’archéologue convaincu de l’importance des vestiges immergés. Quelques années plus tard, la découverte, à Canope Est, de l’enfant que tenait Isis exhaussait cet heureux présage, en même temps qu’elle rétablissait l’origine de cette famille miraculeusement recomposée.

L’archéologie sous-marine
« Trésors engloutis d’Égypte » devrait susciter quelques vocations. Il suffit pour cela de s’attarder sur les films présentés le long du parcours de l’exposition et de s’émerveiller devant les images sous-marines qui restituent l’instant sublime de la découverte. En quelques bonds d’astronaute pour relier deux colonnes, le plongeur soulève la tête Sérapis dont on reconnaît subitement le sourire énigmatique débarrassé des sédiments accumulés.
D’autres extraits émouvants montrent le relevage des objets dont le poids atteint fréquemment plusieurs tonnes. C’est le cas, par exemple, des sphinx ou des fûts de colonnes remontés à la surface et déposés sur le pont du navire de l’expédition.
Non seulement les images séduisent, mais elles instruisent aussi le visiteur sur les méthodes de fouilles particulières à l’archéologie sous-marine. Cette campagne a été l’occasion pour l’IEASM (Institut européen d’archéologie sous-marine) d’expérimenter ses propres inventions techniques. Pour la première fois, des archéologues pratiquaient des empreintes sous-marines des objets les plus sensibles pour ne plus avoir à les manipuler quotidiennement.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Trésors engloutis d’Égypte » du 8 décembre 2006 au 16 mars 2007. Nef du Grand Palais, av. Winston-Churchill, Paris VIIIe. Métro Champs-Elysées-Clemenceau. Ouvert tous les jours de 10 h à 20 h, le mercredi et vendredi de 10 h à 22 h. Tarifs : 10 €/8 €. Tél. 01 44 13 17 17, www.rmn.fr rubrique « galeries nationales du Grand Palais ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre les trésors d'Egypte

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