Mercredi 17 octobre 2018

7 clefs pour comprendre le musée Fabre

Par Bertrand Dumas · L'ŒIL

Le 2 août 2007 - 1392 mots

Entièrement rénové, le musée Fabre a rouvert ses portes au public montpelliérain. L’occasion de revenir sur un chantier exemplaire et sur une collection d’art des plus prestigieuses.

Une rénovation très attendue
Le formidable élan, lancé dans les années 1980, pour la rénovation des musées des Beaux-Arts français faillit ne jamais atteindre Montpellier et son vénérable musée Fabre. Pour l’institution, bientôt bicentenaire, la situation s’est débloquée en 1995, avec le transfert de la bibliothèque municipale. Il n’est alors plus question de construire un nouveau musée, mais de reconquérir le centre-ville.
Les architectes lauréats, Olivier Brochet et Emmanuel Nebout, ont hérité d’un îlot complexe, formé de trois bâtiments d’époques différentes. La difficulté consistait à les réunir et à les organiser harmonieusement. La réussite du projet tient en l’aménagement d’un nœud central qu’occupe l’accueil, espace névralgique duquel partent les parcours de visite. La surface d’exposition est passée de 3 900 m2 à 9 500 m2, grâce à l’excavation des sous-sols et à la construction d’une aile, seule extension visible. La visite est  ponctuée de zones de repos accueillantes et jalonnée de chefs-d’œuvre inoubliables, restaurés pour l’occasion.

L’État et Fabre, premiers mécènes
Pas de musée sans François-Xavier Fabre (1766-1837) ? Pas tout à fait. Avant la donation exceptionnelle du peintre-collectionneur en 1825, un embryon de collection municipale existait. Elle était constituée de tableaux, dessins et sculptures réunis par la Société des Beaux-Arts, fondée en 1779. À la Révolution, l’institution royale devenue muséum accueille les biens saisis des émigrés et les œuvres d’art confisquées au clergé.
En 1803, l’État envoie une trentaine de toiles, parmi lesquelles se trouve une série remarquable de morceaux de réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture allant de 1665 à 1759 (Monnoyer, Coypel, Silvestre, Dandré Bardon, Trémolières, Natoire, Deshays, Pierre). Cet enrichissement est assorti de quelques tableaux d’histoire dont deux grandes toiles de Coypel provenant de la célèbre galerie du Régent au Palais-Royal, ensemble récemment reconstitué.
Malgré l’importance de ces apports, le muséum ne prendra sa dimension nationale qu’avec celui, décisif, de la collection Fabre. Avec elle, les grands maîtres de l’art italien, de la Renaissance au xviie siècle, (Raphaël, Salviati, Allori, Cigoli, Guerchin, Dolci…), et français du xviie siècle (surtout Poussin), font leur entrée spectaculaire au musée. L’institution métamorphosée portera, dès lors, le nom de son plus illustre donateur.

Antoine Valdeau et le cabinet nordique
Le geste généreux de François-Xavier Fabre, nommé sur le champ directeur du musée, suscita tant l’admiration qu’il incita d’autres Montpelliérains à suivre son exemple. Désireux de s’associer « aux vues bienfaisantes et généreuses du fondateur du musée », Antoine Valdeau lègue, en 1836, son inestimable collection de tableaux et objets d’art, rassemblée dans sa résidence parisienne.
Cette donation, complémentaire de celle de Fabre, donne naissance au département des peintures des écoles du Nord : un des fleurons du musée, célèbre dès son ouverture au public en 1837. L’ensemble aligne le « gotha » des peintres flamands et hollandais des xvie et xviie siècles. Les spécialistes de la scène de genre sont bien représentés avec des chefs-d’œuvre de Dou (La Souricière), Metsu, Van Mieris (L’Enfileuse de perles), Ter Borch,  Steen (Comme les vieux chantent, les enfants piaillent), Van Ostade.
Les maîtres du paysage, de la nature morte, de la scène de chasse et du portrait sont, eux aussi, illustrés par des œuvres emblématiques de Van Ruisdael, Wouwerman, Huysmans, de Heem, Seghers, Hondius, Weenix, Bruegel, Teniers ou Rubens.

Merci Monsieur Alfred Bruyas !
Au Salon de 1853, Gustave Courbet rencontre un de ses plus vifs et téméraires admirateurs : Alfred Bruyas (1821-1877), originaire de Montpellier. Celui-ci vient de faire l’acquisition de ses Baigneuses qui avaient tant indigné les salonniers en raison de leur manque d’idéalisme. Ce premier achat audacieux allait orienter définitivement la collection Bruyas vers des artistes de la modernité naissante en même temps qu’il scellait une amitié durable et féconde entre le peintre et son mécène.
En 1854, Bruyas invite son protégé à séjourner avec lui en Languedoc. Cette année-là, Courbet peint La Rencontre, plus connu sous le titre de Bonjour Monsieur Courbet !, symbole de la modernité au XIXe siècle, aujourd’hui au musée Fabre.
Alfred Bruyas possédait quinze toiles de Courbet. Elles sont aujourd’hui exposées dans une salle de l’ancien collège des Jésuites, totalement réaménagé pour accueillir les chefs-d’œuvre de Delacroix, Cabanel, Glaize, Couture, Devéria et de tous les amis peintres de Bruyas. Sa collection d’artistes vivants, léguée à la municipalité de Montpellier en 1868, fit entrer les modernes au musée Fabre qui les avait, jusque-là, ignorés.

Un accrochage peu ordinaire
Rares sont les musées français à être marqués si fortement par les personnalités de leurs donateurs. Leur empreinte sont d’autant plus profondes que les principaux bienfaiteurs, Fabre et Bruyas, assumèrent la fonction de directeur du musée. Ce passé, aussi vivant soit-il, pesait lourd, comme une contrainte, dans le projet d’aménagement du futur musée. En langage muséographique, comment évoquer dignement la mémoire des fondateurs du musée, tout en esquivant les habituelles salles baptisées à leurs noms ? En évitant les regroupements d’œuvres systématiques par exemple. Si la chronologie est respectée, les écoles de peinture sont volontiers mélangées, et les œuvres exposées en fonction de leurs affinités thématiques, stylistiques, voire chromatiques.
À ce jeu d’assemblages, Zurbaran, Guerchin et Dolci sont réunis dans une salle consacrée aux petits tableaux de dévotion. Les salles suivantes, aménagées dans les anciens appartements de Fabre, sont dédiées au courant naturaliste du xviie siècle et aux peintres de Louis XIV. Le conservateur Michel Hilaire a multiplié ces ensembles très personnels qu’il souhaite, avant tout, « agréables à l’œil ». L’accrochage est pensé pour être changé périodiquement. La rotation des collections est facilitée par le système ingénieux de suspension des œuvres : des filins métalliques qui ne laissent pas de traces sur les murs.

Soulages perpétue la tradition du don
Suivant la grande tradition des donateurs, le peintre Pierre Soulages (né en 1919) vient d’offrir au musée un ensemble exceptionnel de ses œuvres. Au total, vingt toiles, retraçant son parcours depuis 1951 à nos jours, complètent de manière inespérée la section contemporaine du musée. La donation est logée au premier étage de la nouvelle extension, dite « l’aile Soulages », véritable écrin de lumière, érigé en clôture de la cour Bourdon, du côté de la rue du Collège.
La façade nord du pavillon est composée d’écailles de verre texturé, alignées de façon aléatoire sur « les étagères d’une immense bibliothèque ». À la tombée de la nuit, la paroi de verre s’illumine pour compenser, à l’intérieur, le déclin progressif de la lumière naturelle. Dans les salles volumineuses aux murs de béton, la lumière latérale et diffuse crée une ambiance douce et sereine. Les grands formats de Soulages flottent dans ces espaces quasi immatériels.
Le peintre, lui-même, est venu assister le conservateur au moment de l’accrochage. L’ancien élève de l’école des beaux-arts de Montpellier expose à la postérité ses premiers « noirs lumière », ou « outrenoirs ». Son œuvre, au faîte de sa renommée, rejoint les célèbres tableaux de Zurbaran ou de Campana, que le peintre a de si nombreuses fois admirés dans sa jeunesse, au musée Fabre.

Passeport pour la modernité
Au rez-de-chaussée de « l’aile Soulages », le parcours des collections contemporaines se décline en deux épisodes privilégiés : les œuvres d’après-guerre du peintre abstrait Simon Hantaï et celles de ses descendants, membres du groupe Support-Surface, qui éclôt dans les années 1970. Ce choix déterminé s’inscrit dans la logique du musée qui s’attache à réunir des ensembles cohérents, plutôt que de combler, à tout prix, les lacunes de la collection. La plupart des artistes élus, comme Vincent Bioulès ou Claude Viallat, habitent Montpellier ou la région et entretiennent avec le musée Fabre des relations durables.
D’ailleurs, le musée consacre son exposition inaugurale au galeriste Jean Fournier, qui a joué un rôle central dans la diffusion de l’art abstrait d’après-guerre. Le marchand, mort en 2006, a contribué à l’enrichissement du musée et à son ouverture à la peinture de notre époque. La liaison entre les collections du musée et celles du futur musée d’Art contemporain de Montpellier est assurée.

Autour de l’exposition

Informations pratiques Musée Fabre, 39, boulevard Bonne-Nouvelle, Montpellier (34). Ouvert les mardis, jeudis et vendredis de 10 h à 18 h, les mercredis de 13 h à 21 h, les samedis et dimanches de 11 h à 17 h. Fermé le lundi. Tarifs : 9 € et 7 €. Tél. 04 67 14 83 28.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°589 du 1 mars 2007, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre le musée Fabre

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