7 clefs pour comprendre Celtes et Scandinaves

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 21 novembre 2008

À Paris, le musée de Cluny ouvre ses portes à quatre-vingts chefs-d’œuvre du haut Moyen Âge des musées du nord de l’Europe. Ils illustrent la fécondité des échanges entre iconographie celte et chrétienne. Une première !

Le rayonnement de l’Irlande « verte » sur le continent européen
Saint Jean figuré dans un grand cartouche géométrique orné d’entrelacs : cette enluminure en pleine page de l’Évangéliaire de Saint-Gall (vers 750, bibliothèque de Saint-Gall) est représentative du syncrétisme des créations irlandaises des débuts du christianisme, mêlant avec habileté imagerie chrétienne et motifs ornementaux préchrétiens. Sa présence dans un monastère suisse est aussi significative de l’influence au-delà de l’Irlande des monastères irlandais et de leurs scriptoria.
Dès la fin du ve siècle, des moines venus du continent s’implantent sur ces terres rurales qui n’ont jamais été colonisées par les Romains. Le plus célèbre d’entre eux restera Patrick, moine romain arrivé sur l’île en 432. Ils fondent des monastères ruraux qui vont souvent devenir de brillants centres de production artistique (manuscrits, orfèvrerie, sculpture monumentale), essaimant à leur tour vers le continent.

Les rares témoignages de l’art du pays de Galles
Pierres gravées (ci-contre) et croix sont les principaux témoins subsistant encore de l’implantation chrétienne au pays de Galles. Celle-ci a été initiée timidement au ive siècle, mais l’effondrement de l’administration romaine au siècle suivant entraîne une période de troubles et de recomposition politique. C’est à la fin du vie siècle, période au cours de laquelle se développe le monachisme, qu’apparaissent sur les fibules les premiers signes ostentatoires de la foi chrétienne.
Les productions artistiques galloises, qui restent régionales, sont marquées par plusieurs influences : celles de l’Irlande, toute proche, mais aussi celles de l’art romano-britannique et des pays scandinaves. Rares sont cependant les objets des premiers temps de l’Église à être parvenus jusqu’à nous, à l’exception des pierres gravées.

L’Écosse, brillant centre d’orfèvrerie
Terre sur laquelle se trouvait le limes, le mur-frontière séparant l’Empire romain du monde barbare, l’Écosse est marquée par l’influence romaine sans pourtant avoir jamais été colonisée. En 563, saint Colomban y fonde le monastère d’Iona, dans les Hébrides intérieures, qui va devenir l’un des principaux centres de création artistique. Les peuplades y seront fédérées par le christianisme et la résistance aux Vikings.
À défaut de sources historiques, les objets sont souvent les meilleurs témoins de l’implantation de la religion chrétienne. Dès le vie siècle, les croix de pierre se multiplient comme dans les autres zones celtes. Mais l’orfèvrerie y atteint une qualité de très haut niveau. En témoignent l’imposante chaîne en argent massif de Whitecleugh (v-viiie siècle, Édimbourg, Musée national d’Écosse) ou encore les précieuses fibules de Rogart (viiie siècle, Édimbourg, Musée national d’Écosse) avec leur décor de filigrane, qui illustrent le mélange d’influences locales et irlandaises.

Britannia, carrefour de plusieurs influences
Contrairement aux autres zones celtes, l’Angleterre a subi une longue colonisation romaine, de 46 avant J.-C. à 407. Cette province baptisée « Britannia » a également été envahie à plusieurs reprises par les Barbares, Germains, Saxons, Jutes ou Angles. Logiquement, les influences y sont donc multiples.
La pacification du pays par le roi Alfred (871-899) a toutefois permis l’éclosion d’un art spécifique. Lequel s’est particulièrement exercé dans le domaine de l’enluminure, de la sculpture sur ivoire et de l’orfèvrerie.
Quelques chefs-d’œuvre ont fait le voyage à Paris. Comme ce fragment d’un évangéliaire enluminé par Godeman, daté vers l’an mille (Londres, The College of Arms), qui mêle à la fois influences carolingiennes (la grande lettrine), celtes (dragons et entrelacs) et antiques (décor d’acanthes).
Les productions en ivoire de morse sont également d’une qualité exceptionnelle, à l’image de cette petite croix reliquaire (milieu du xie siècle, Londres, Victoria & Albert Museum), aux profondes sculptures chrétiennes et zoomorphes.

La résistance du panthéon suédois
Peuple de commerçants, les Vikings ont commercé dès le Moyen Âge jusqu’en Inde. Cette circulation a engendré de nombreuses influences. La pénétration du christianisme y a été lente et pacifiée, l’organisation ecclésiastique n’étant effective qu’au xiie siècle. L’intégration s’est faite progressivement, le nouveau dieu étant d’abord intégré au panthéon païen, comme une nouvelle divinité.
Quelques beaux objets témoignent de la persistance des cultes païens. Ainsi de la petite Valkyrie en argent (xe siècle, Stockholm, Historika Museet), figurine mythologique moulée représentant une femme tenant une corne à boire, très rare exemple de bijou préchrétien. Mais aussi du marteau de Thor (début du xe siècle, Stockholm, Historika Museet), bijou en argent d’une rare préciosité qui était arboré pour marquer sa fidélité à l’ancienne religion, par réaction au port de croix chrétiennes.

Le Danemark, royaume du roi Knut le Grand
Comme en Suède, la conversion du Danemark, territoire scandinave a été lente. Le processus ne s’accélère qu’au xe siècle, grâce à la personnalité de Knut le Grand (995-1035). Roi conquérant, celui-ci prend pied en Angleterre en 1015 et y monte sur le trône l’année suivante. Jusqu’à sa mort, il règne sur le Danemark, la Norvège, l’Angleterre et une partie de la Suède, favorisant ainsi les échanges culturels entre ces régions.
Les signes religieux se multiplient donc dès le début du xie siècle, comme l’illustre ce luxueux pendentif en forme de croix grecque en or, décoré d’ornements animaliers typiquement scandinaves et dissimulant un petit reliquaire portatif.

La Norvège et les vestiges de ses églises en bois
Constituée d’un ensemble de petits royaumes, la Norvège du haut Moyen Âge est unifiée autour de l’an mille sous le court règne d’Olaf Tryggvason (995-999), qui a reçu une éducation chrétienne et anglaise. Elle reste également le seul pays scandinave où a perduré une tradition des premiers siècles chrétiens : les grandes églises en bois, ou stavkirker, ornées d’un riche décor sculpté.
En témoignent les étonnants jambages en bois provenant de l’église de Vegusdal (xiie siècle, Oslo, Kultur-historik Museum) et sculptés de profonds rinceaux et de scènes de l’histoire de Sigurd, roi de Norvège qui entreprit un voyage en Terre sainte au début du xiie siècle. La plus importante de ces églises fut la cathédrale de Nidaros qui était, au xiie siècle, le siège du plus grand archevêché d’Occident.

Autour de l'exposition

Informations pratiques. « Celtes et Scandinaves » jusqu’au 12 janvier 2009. Musée de Cluny, place Paul-Painlevé, Paris Ve. Tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h. Tarif : 7,50 s. www.musee-moyenage.fr
Le catalogue. Complément à l’exposition, il présente une sélection de 75 pièces légendées avec précision par cinq spécialistes français, anglais, danois et écossais. Comme l’exposition, cet ouvrage est une première en matière de publication concernant la création nordique du Moyen Âge, sujet encore mal connu en France. Collectif, Celtes et Scandinaves, Rencontres artistiques viie-xiie siècle, Réunion des musées nationaux, 111 p., 28 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°608 du 1 décembre 2008, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre Celtes et Scandinaves

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