Mercredi 30 septembre 2020

Art ancien

6 clés pour comprendre Rembrandt intime

Par Camille Lechable · L'ŒIL

Le 26 septembre 2016 - 1052 mots

Alors qu’une exposition au Musée Jacquemart-André dévoile l’œuvre d’un «Â Rembrandt intime », L’Œil s’immisce dans la vie et la création du peintre hollandais à travers six tableaux majeurs.

1- La religion
L’ouverture d’esprit de Rembrandt le rend attentif dès sa jeunesse aux préoccupations spirituelles de son temps et aux interrogations sur le sens de la vie à travers la foi chrétienne. Au XVIIe siècle, la Hollande calviniste respecte le catholicisme, notamment à Leyde, la ville d’origine de Rembrandt où celui-ci entreprend une relecture des textes bibliques. Parmi les épisodes du Nouveau Testament, la scène qui séduit le plus le peintre est celle de la révélation d’Emmaüs, lorsque le Christ apprend à ses disciples sceptiques qu’il s’est levé d’entre les morts. Ce sujet, traité à deux reprises avec vingt ans d’écart, révèle la réflexion du peintre sur le doute face à la résurrection. Le premier tableau, daté de 1629, montre le Christ comme une ombre, presque surnaturelle, par un subtil clair-obscur hérité du Caravage, tandis que la lumière se porte sur l’expression de surprise et de recul des pèlerins. Exécuté à 23 ans, ce tableau explore les possibilités narratives et dramatiques des Écritures et témoigne du plus grand souci de Rembrandt : la représentation de l’émotion, doublée d’une obsession pour l’interférence divine dans les activités humaines.

2- Les mécènes
L’année 1632 est une année phare pour Rembrandt, récemment installé à Amsterdam et qui reçoit les commandes de La Leçon d’anatomie du docteur Nicolaes Tulp et du Portrait de la princesse Amalia van Solms. Tardivement identifié, ce dernier représente la première dame des Provinces-Unies. Mariée à Frédéric-Henri de Nassau, stathouder de Hollande, Amalia van Solms est l’épouse d’un des personnages les plus importants du pays. Il est surprenant de constater qu’il n’en paraît rien dans ce portrait de cour peint de façon très sobre. Hormis la délicatesse de quelques détails – le col en dentelle raffiné, le collier de perles, le ruban de la ceinture accordé à celui du chignon –,  le profil à l’antique placé dans un ovale maniériste ne flatte pas la princesse. La sobriété et le réalisme traduisent un désir d’authenticité très fort chez Rembrandt, même lorsqu’il s’agissait de commandes de mécènes importants. Ce souci de liberté stylistique dans une œuvre clé de sa carrière témoigne du succès et de la réputation dont Rembrandt jouissait alors dans cette Hollande prospère et oligarchique.

3- La société
Les années tardives de Rembrandt, à partir de 1635, marquent un changement de style chez l’artiste, qui acquiert plus de liberté dans le pinceau et une palette picturale nouvelle, plus restreinte. Cependant cette évolution n’est pas linéaire, et le Portrait du docteur Arnold Tholinx se trouve aux antipodes de ce renouvellement stylistique. Identifié grâce à une gravure réalisée cinq ans plus tôt, où des fioles permettent de deviner le métier du modèle, le docteur est représenté dans toute l’austérité de son métier, chapeau sombre et sourcils froncés. La volonté de Rembrandt de ne pas suivre le mouvement pictural dominant d’Amsterdam à partir des années 1640 lui fait perdre quelques mécènes, hormis les commerçants et les titulaires de professions libérales comme les médecins, qui restent ses acheteurs les plus fidèles. Le peintre, issu de la classe moyenne supérieure, faisait partie intégrante de leur monde et se plut à leur conférer une image flatteuse, digne de leur profession et de leur place dans la société.

4- L’épouse
À la naissance de Rembrandt, le temps des grandes explorations géographiques fait écho dans les publications de comptes rendus de voyages qui font rêver l’Europe. C’est sous la forme d’un portrait allégorique que le peintre représente sa femme Saskia, épousée un an plus tôt, qui donne son visage à la déesse romaine de la nature, Flore. Cette œuvre charnière mélange motifs orientaux et réalisme pour créer une sorte de glorification de la nature, s’inscrivant dans la tendance des idylles pastorales dans la bourgeoisie hollandaise dès 1630, et exprimant la joie de vivre et le bonheur de leur récente union. Une ombre survole cependant ce tableau, où la jeune femme en fleur représentée enceinte rappelle les décès en bas âge de trois de leurs enfants, avant la naissance de leur fils Titus en 1641. Acquis par l’impératrice Catherine II de Russie, le portrait de Saskia en Flore consacre le succès de Rembrandt en tant que portraitiste aux Pays-Bas et à l’international.

5- La maisonnée
La maisonnée est un motif caractéristique de la peinture hollandaise au Siècle d’or, et l’intérieur domestique en est l’image favorite. Pour Rembrandt, ce sont les personnes qui habitent cet espace familier qui sont les plus importantes. Le portrait de Titus, son unique fils, montre l’attachement du peintre pour sa famille, bien qu’il n’ait réalisé aucun portrait de lui-même en compagnie des siens. La touche légère et souple laisse penser que ce tableau n’était pas une commande, mais qu’il a été peint pour le plaisir de l’artiste, veuf depuis peu. Titus apparaît plongé dans un livre, éclairé d’une lumière sophistiquée qui participe à l’humanisation de ce portrait. Le visage, sublimé d’un léger sourire, est la partie que Rembrandt traita avec le plus d’attention pour donner à son fils une expression vivante : il semble lire à voix haute. Pourtant, Titus occupe une place troublante dans l’œuvre de Rembrandt, puisqu’il n’y apparaît qu’à partir de l’adolescence, à l’époque où il s’occupait des affaires de son père au bord de la faillite.

6-Le peintre
L’autoportrait est un genre très apprécié au XVIIe siècle, car il offre à son commanditaire une œuvre signée de l’artiste en même temps que sa représentation. Cet engouement pousse Rembrandt à se confronter rapidement à son propre reflet, parfois apprêté comme ses modèles issus des milieux commerciaux. Si le peintre n’était pas pour l’embellissement, les autoportraits peints en 1633 offrent pourtant deux représentations différentes de l’artiste hollandais. Alors que L’Artiste à la toque montre Rembrandt de manière avantageuse, l’Autoportrait à la chaîne d’or est plus authentique et intime, montrant une dualité dans la figure du peintre : si la chaîne d’or représente son statut important dans la société d’Amsterdam, ses cheveux hirsutes, son front ridé et son regard interrogatif interpellent. Cet autoportrait s’inscrit ainsi dans une démarche de sincérité de la part de l’artiste, mais aussi d’une certaine réflexion psychologique présente dans toute son œuvre. Entre ses fiançailles avec Saskia et ses premiers triomphes dans la capitale, l’année 1633 marque une véritable consécration sociale pour Rembrandt.

Rembrandt intime

du 16 septembre 2016 au 23 janvier 2017. Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris-8e. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, nocturne le lundi jusqu’à 20 h 30. Tarifs : 13 et 10 €. Commissaires : Emmanuel Starcky, Peter Schatborn, Pierre Curie. www.musee-jacquemart-andre.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°694 du 1 octobre 2016, avec le titre suivant : 6 clés pour comprendre Rembrandt intime

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