Ernst Beyeler souvenirs d’un marchand de tableaux

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 10 janvier 2008

Marchand d’art de réputation internationale, Ernst Beyeler expose à Bâle depuis une cinquantaine d’années les plus grands artistes modernes et contemporains. Parmi eux, Picasso, qu’il a connu et visité à plusieurs reprises à Mougins. Souvenirs en direct.

A Bâle, en plein centre ville, la façade de l’immeuble du 9, Baümleingasse ne se distingue en rien de ses voisines. Seule l’enseigne qui mentionne : « Galerie Beyeler » fait la différence. Voilà donc plus de cinquante ans que le marchand d’art Ernst Beyeler occupe cette petite maison particulière qui se développe sur trois étages. Une adresse dont Beyeler a porté la réputation au plus haut d’une reconnaissance internationale à force d’expositions plus prestigieuses les unes que les autres. C’est là, plutôt qu’à la fondation qu’il a créée il y a cinq ans à Riehen, dans la périphérie de Bâle, qu’il reçoit plus volontiers ses visiteurs. Question de convivialité et de mémoire. L’homme est grand, le teint hâlé, le cheveu blanc, l’œil vif. Quelque chose d’une douce chaleur se dégage de lui, de son attitude, de son attention. Il parle un français quelque peu guttural qui nous rappelle, si c’était nécessaire, que nous sommes en Suisse allemande. Ernst Beyeler est un homme heureux. Il a passé sa vie dans l’art, il a travaillé avec de très nombreux artistes, parmi lesquels Picasso, Giacometti, Miró, Tinguely... Et il est entouré de chefs-d’œuvre, de Monet à aujourd’hui. S’il dit avoir eu beaucoup de chance tout au long de sa carrière, il la doit autant à sa passion qu’au travail et à sa grande simplicité. Naturellement, la rencontre qu’il fait avec Picasso au début des années 60 compte parmi les meilleurs souvenirs de sa vie professionnelle. « J’avais un représentant et ami à Paris qui s’appelait Jean Planque et qui, rendant visite un jour à Picasso, lui a dit qu’il travaillait pour moi. Le peintre lui a répondu qu’il connaissait la galerie parce qu’il en recevait les catalogues et qu’il avait été frappé par la qualité des œuvres qui s’y vendait. » Beyeler, qui n’attendait pas de la part de l’Espagnol un commentaire aussi flatteur, décide d’accompagner son ami la fois suivante à Mougins.

Ernst Beyeler se rappelle avec une forte émotion son arrivée chez Picasso. Il était terriblement intimidé et n’a pas osé trop parler, mais le peintre, qui s’est montré très accueillant, l’a mis tout de suite en confiance. La discussion tourna autour de questions générales sur l’art, sur certains grands maîtres du passé et sur les expositions du moment. Tout à la fois impatient de savoir s’il pouvait espérer disposer d’œuvres et soucieux de ne pas importuner Picasso à ce sujet, Beyeler est encouragé d’insister auprès de l’artiste par Jacqueline, la femme du peintre, et par Miguel, son secrétaire.
« Après être revenu à la charge ainsi cinq ou six fois, raconte-t-il comme s’il revivait la scène, Picasso m’a pris par le bras et m’a emmené dans un grand local dans lequel il y avait bien cinq
à six cents œuvres. Il me les a montrées d’un geste ample et m’a dit : “Choisissez.”  J’ai tout d’abord hésité parce qu’il y avait beaucoup à fouiller mais, comme il l’a remarqué, il s’est écrié : “Faites comme Vollard, choisissez et mettez ce que vous voulez de côté”. » Pris au dépourvu, Beyeler n’a qu’à s’exécuter. Picasso laisse le jeune marchand tout seul, ne voulant pas induire son choix d’une façon ou d’une autre. Il revient juste un instant pour faire sortir une caisse dans laquelle se trouvaient une trentaine de superbes petits tableaux. Beyeler en tire une baigneuse, un nu couché et un petit paysage. S’il lui fallait agir vite, il devait aussi tenir compte de ses moyens financiers. Choisir est une chose, payer en est une autre. Au bout de deux bonnes heures, Beyeler avait sélectionné pas moins de quarante-cinq œuvres. Picasso, de retour, lui dit : « Revenez me voir demain, je vous dirais ce que je peux vous laisser. » Le lendemain, comme convenu, Picasso avait fait le tri. Il avait éliminé certains tableaux de famille ou d’amis et laissait le marchand emporter vingt-six des quarante-cinq tableaux qu’il avait choisis. « Pour moi, c’était déjà considérable et avec ce dont je disposais à la galerie, j’ai pu faire deux superbes expositions de Picasso. » Les tableaux que ramenait Ernst Beyeler étaient pour l’essentiel des tableaux des années 20-30, parmi lesquels de très belles figures féminines dans le style ingresque, un grand tableau de femme dessiné au fusain, et le fameux Sauvetage qu’il a gardé pour lui et que l’on peut voir à la fondation de Bâle.

Ernst Beyeler a ainsi rendu visite une huitaine de fois au maître de Mougins. A deux ou trois reprises, Picasso lui donne encore des œuvres, comme ce lot de soixante-dix dessins qui, ajoutés à d’autres, lui permait de faire une exposition de quatre-vingt-dix dessins pour le 90e anniversaire du peintre. Et Picasso de s’écrier alors : « Pourquoi pas cent sculptures pour mon centenaire ! » De ces visites, Ernst Beyeler a tout plein de souvenirs en tête et il aime se les remémorer. Ce jour, par exemple, où, arrivé comme à l’habitude vers cinq heures de l’après-midi, il trouve Picasso encore au travail, occasion rare pour lui de le voir à l’œuvre. « Il était installé derrière une table, revêtu d’un tablier bleu qui était beaucoup trop grand pour lui. Il était en train de graver une planche de cuivre à l’aide d’un burin. Il m’a dit : “Vous savez, quand vous décidez de faire telle chose à tel endroit, c’est une décision terrible parce que c’est irréversible. C’est plus difficile que de mettre Versailles dans une boîte d’allumettes !” » Une autre fois, Beyeler apporte au peintre un tableau non signé de 1909, au motif d’une femme accoudée, pour savoir si c’était bien une œuvre de lui. « J’ai posé par terre le tableau qui était enveloppé dans du papier ; il ne s’y est pas intéressé et il m’a parlé de toute autre chose. J’ai insisté pour le lui montrer et j’ai défait le paquet. Il a regardé le tableau, l’a trouvé magnifique et l’a signé. Je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas voulu l’ouvrir tout de suite et il m’a répondu : “Vous savez, on me montre tant de choses qui sont des déceptions que, quelquefois, j’ai peur de les regarder !” » Et il a ajouté : « Dernièrement, on m’a apporté un tableau qui était si restauré que j’ai dit qu’il n’était plus de moi. »

Fort des rapports qu’il entretient avec le peintre, Ernst Beyeler aura l’occasion de pouvoir en faire profiter William Rubin, le directeur du Museum of Modern Art de New York. Comme celui-ci était à la recherche d’une sculpture de Picasso, le marchand suisse lui laissa entendre que si le MoMA était prêt à faire un échange contre un petit Van Gogh, il était sûr de pouvoir obtenir ce qu’il voulait parce que Picasso rêvait d’avoir une œuvre du Hollandais dans sa collection. Faute de disposer d’un Van Gogh, William Rubin propose un magnifique petit Cézanne. Picasso accepte de le recevoir. A peine Rubin, Beyeler et un membre du trustee sont-ils arrivés qu’il les entraîne dans une cave où se trouvait toute une foule de petites sculptures que Picasso n’avait jamais voulu laisser à la main d’un marchand, parce qu’il les considérait comme ses enfants. Il en sort une du lot, une magnifique Mandoline, la première sculpture construite datée 1911, et la propose à William Rubin, ivre de joie. De retour à l’atelier, Picasso prend le Cézanne et le restitue au directeur du MoMA, lui disant qu’il avait été très touché par l’idée de cet échange et, qu’en signe de reconnaissance, il était heureux d’offrir sa sculpture au musée. Quand Ernst Beyeler se rend à New York, il dit ne jamais manquer d’aller la voir.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°539 du 1 septembre 2002, avec le titre suivant : Ernst Beyeler souvenirs d’un marchand de tableaux

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