Ernesto Neto : « Les protestations au Brésil sont un combat culturel »

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Le 31 juillet 2013 - 738 mots

RIO DE JANEIRO (BRÉSIL) [31.07.13] - Six semaines après le début d’un mouvement qui n’a perturbé qu’à la marge la tenue des Journées Mondiales de la Jeunesse, notre correspondant permanent au Brésil a rencontré Ernesto Neto dans son atelier pour l’interroger sur les évènements sociaux.

Que vous inspire la poursuite des manifestations ?
Elles sont fondamentales, même si les médias les relaient moins. Elles expriment le refus d’une violence imposée. Celle de la police, dépassée par les événements. La même qui prétend soigner la pauvreté en « pacifiant » militairement les favelas. La violence du quotidien, ensuite. Un acte aussi banal que prendre le bus, est dangereux, inconfortable, cher, c’est une souffrance. Enfin, la violence symbolique des inégalités.

Pourquoi cette résistance s’exprime-t-elle aujourd’hui ?

D’un côté, les raisons structurelles sont évidentes et revendiquées : corruption manifeste, manque d’investissement, inégalités sociales. De l’autre, le prix du transport et la Fédération Internationale de Football Association (FIFA), avec la tenue de la Coupe des confédérations, ont apporté une raison conjoncturelle. Surtout, on assiste à un refus plus général, celui de l’occidentalisation forcée. Le Brésil n’est pas un pays strictement occidental. Les cultures africaine et amérindienne sont fortes et le métissage fait partie du mythe fondateur brésilien. Le pouvoir a fait la confusion entre éducation et occidentalisation.

En quoi consiste l’occidentalisation que vous dénoncez ?

En une standardisation à l’occidental, par des élites brésiliennes, ce qui ne fonctionne pas. On veut reproduire un modèle, mais avec des fondations différentes. Quand on parle de manque d’infrastructures, c’est aussi cette incohérence qui est visée. L’exemple de la FIFA est parlant. Elle est le symbole de l’arrogance de l’occident. Voir les gouvernements de la ville et de l’Etat de Rio se cacher derrière elle pour justifier une politique de la ville couteuse et inégalitaire, c’est indécent et culturellement absurde.

Pourquoi culturellement absurde ?

Au Brésil, on vit, on joue, on chante debout. Dans une roda de samba (ndlr : un concert), le public est debout autour des musiciens assis. A l’inverse, pour le rock ou la pop européenne, le schéma religieux traditionnel est repris (l’autel et les fidèles) et des spectateurs assis regardent des musiciens debout. Le Brésil ne se retrouve pas dans ce schéma. Pour le football, c’est identique : les normes de la FIFA forcent les gens à s’asseoir, ce qui est contre la nature du spectacle vécu par les gens au Maracana (ndlr : stade de Rio). Maintenant, ils interdisent les instruments de musique dans le stade et ils commencent à vendre des écharpes, comme en Europe. Vous avez vu la température à Rio ? C’est ridicule. La standardisation du football montre aussi l’ingratitude de la FIFA envers le Brésil, qui a tant donné au football !

Vous travaillez sur des objets monumentaux, avec du crochet, et des matières premières plutôt simples. Votre travail plastique aussi est-il un refus de la standardisation ?
Oui. En Europe et aux Etats-Unis, la culture du camelot a disparu : l’itinérance, la non-standardisation, le désordre et la surprise ont été supprimés, dans une logique de rationalisation. La poésie en souffre. Le Brésil est un pays de camelots. Je suis un camelot ! Je transporte mes gigantesques installations, j’investis un lieu, avec ma petite organisation, puis je vais dans une autre ville.

Dans cette logique, vous retrouvez-vous dans la lignée des Helio Oiticica, Cildo Meirelles, Tunga, ou dans un projet comme Inhotim ?
Absolument. Cildo et Tunga sont de la génération qui m’a précédé, celle qui a contribué à l’éclosion du Brésil sur la scène mondiale. Mais on retrouve ce goût politique pour la non-standardisation. A Inhotim, on n’a pas confondu éducation et occidentalisation. L’acteur principal du lieu est la nature, éminemment brésilienne. Mais on y a intégré un art et une intellectualisation du monde européens, mais pas uniquement. Le résultat est un métissage merveilleux, pas un copié-collé absurde de musée occidental.

Les médias ne se font pas le relais d’intellectuels, d’artistes qui soutiennent, expliquent ou enrichissent le mouvement par leur activité. D’où vient ce relatif silence ?

Des médias, d’abord. Des intellectuels, des milieux associatifs et universitaires, prennent enfin la parole. Mais le silence du secteur culturel est effectivement assourdissant. Le système de production de la musique, du théâtre, du cinéma, est lié à un grand groupe de médias, Globo, dont le conservatisme assomme notre culture. Le traitement médiatique des manifestations est édifiant. Contre ce monopole, les artistes doivent parler. C’est un élément clé pour notre démocratie.

Légende photo

Ernesto Neto, Anthropodino installation au Park Avenue Armory de New York en 2009 - © Photo Dennis Yang - 2009 - Licence CC BY 2.0 

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