Emmanuel Boos, ressentir la fluidité entre les mains

L'ŒIL

Le 1 avril 2004 - 508 mots

Emmanuel Boos (né en 1969) pratique le tour du potier, qu’il aime comparer au surf : « presque immobile, chercher son équilibre sur la vague en mouvement, le perdre souvent aussi. »

Emmanuel Boos réalise de grandes coupes ou d’étroits gobelets aux lèvres si minces qu’elles se déchirent. L’émail céladon qui recouvre la porcelaine ne parvient pas à en épaissir l’aspect visuel, tellement aérien dans ses nuances de vert et de bleu pouvant s’exténuer jusqu’au beige et au blanc.
Il exécute également d’autres pièces en grès tournées dans le même esprit de finesse et d’équilibre précaire, mais cuites sans émail et laissées brutes dans leur texture de kraft ou de pierre ponce. Le mouvement giratoire du geste suscite en surface une sensation planante de légèreté contribuant indéniablement au caractère rituel des formes créées. Un rituel de la présence confirmé par l’artiste, qui apprécie la juxtaposition par couleurs et par tailles de ses pièces installées sur de grandes tables. Ses deux premières expositions personnelles procurent l’occasion d’admirer les gammes d’un jeune céramiste virtuose, en plongeant les yeux dans une multitude de petits lagons de fraîcheur destinés davantage à la contemplation qu’à l’usage.
Emmanuel Boos fabrique lui-même ses terres et ses émaux. Cette connaissance des matériaux acquise auprès du céramiste Jean Girel (nommé maître d’art par le ministère de la Culture en 2000) lui permet de « lâcher prise » face aux différents phénomènes physiques et chimiques en œuvre dans le processus de création céramique : il sait maintenant les interpréter comme autant d’événements qui le font avancer, rebondir plutôt, tant on sent chez lui le désir impérieux de ne pas s’enfermer dans le confort et la certitude de ses acquis. Il dit ne pas aimer partir d’un concept, n’avoir pas envie non plus de fixer d’abord ses formes par le dessin. Il démarre directement au tour avec la volonté de se situer toujours un peu « en deçà » de la matière, à l’affût de tout ce qui peut survenir au cours du tournage comme durant la cuisson. Les accidents procurent à ses résultats quelques grâces qu’il sait mettre à profit, avec d’autant plus de raffinement expressif que ces dernières lui sont arrivées sans préméditation. Une fissure, un « cheveu », que d’autres auraient considérés comme d’irréparables dommages, lui suggèrent au contraire un choix positif : celui de les souligner visuellement par une restauration à l’or toute japonaise qui, sans esprit de système ou de rattachement excessif à la tradition orientale, inscrit sur les bords et les fonds de ses volumes une graphie de l’aléatoire toute en suspension. Une élégance fluide et paradoxale, à l’image de la personnalité et du parcours de cet artiste cultivé en plus d’être doué, nourri par ses longs séjours à l’étranger, notamment aux États-Unis, en Chine et en Corée. À suivre, donc, absolument.

« La beauté de l’aléatoire », PARIS, galerie Christophe Delcourt, 125 rue Vieille du Temple, IIIe, tél. 01 42 78 44 97, 5 mars-3 avril. Galerie du Rutebeuf, CLICHY (92), 16 allée Gambetta, tél. 01 47 15 31 38, 14 mai-17 juin.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°557 du 1 avril 2004, avec le titre suivant : Emmanuel Boos, ressentir la fluidité entre les mains

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