Diplomatie et musées

Par Jacques Attali · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2019 - 539 mots

Le ministère italien des Affaires étrangères vient de prendre l’initiative d’exposer les œuvres d’art qu’il a achetées depuis vingt ans.

Parmi ces toiles, ou ses sculptures, des merveilles et des œuvres plus discutables. En tout cas, la démarche est courageuse, qui rend compte de vingt ans de choix.

En France, les ambassades sont elles aussi meublées par des œuvres d’art. Elles viennent du Mobilier national, du Centre national des arts plastiques (Cnap), et de choix faits par les décorateurs et les architectes du ministère. Il serait temps de faire le point sur ces achats. Afin de savoir si, comme on peut le craindre, beaucoup d’œuvres ont disparu, mais aussi si les acquisitions furent faites avec discernement. On aimerait par exemple savoir si le Cnap a acheté une ou plusieurs toiles de futurs grands maîtres quand ils étaient débutants et avaient besoin d’aide. Ou si on a seulement attendu que Balthus, Soulages, et bien d’autres, soient immensément célèbres pour les solliciter.

Pour avoir eu le privilège de visiter beaucoup de nos ambassades, je n’ai pas le souvenir d’y avoir jamais vu beaucoup de chefs-d’œuvre (sauf à Rome, et dans quelques autres rares résidences de France).

D’autres lieux plus ou moins publics exposent aussi des chefs-d’œuvre, parmi lesquels les ministères ou les préfectures. Là encore, on aimerait savoir pourquoi on y voit tant d’œuvres mineures, pour ne pas dire pire, quand tant de chefs-d’œuvre dorment dans les réserves.

L’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle a pris en ce sens une initiative louable, en exposant quelques œuvres de nos musées ; sauf qu’elles sont cantonnées dans la partie de l’aéroport la plus isolée, celle qui donne accès, après tous les contrôles de police, aux vols en partance pour les destinations les plus lointaines. Certains Frac [Fonds régionaux d’art contemporain] font aussi des merveilles, ce avec peu de moyens.

Plus généralement, il serait temps de faire un examen radical des achats publics en matière d’art. Ils sont le fait de diverses instances, du Cnap au Mobilier national, des divers musées à la Commission des dations, des Villes aux fondations. Leur action est essentielle à l’accumulation de trésors dans le patrimoine public et à la survie de très nombreux métiers d’art, de l’ébénisterie à la ferronnerie en passant par la passementerie, la tapisserie, l’orfèvrerie et bien d’autres. Pourtant, on ne sait rien ou presque de ce qui s’accumule dans les réserves ; et on n’a pas, depuis longtemps, une idée claire des critères de décision au sein des commissions d’acquisition. Bien sûr, on ne peut exiger des acheteurs publics qu’ils ne se trompent jamais, ni qu’ils ne cèdent pas à des modes. Mais on ne peut exclure que bien des œuvres ainsi accumulées ne vaillent rien.

Il serait peut-être temps de donner plus de pouvoir aux citoyens pour acheter des œuvres (comme dans l’opération « Embellir Paris »), de savoir vraiment ce qui dort dans les réserves des musées et des Fonds régionaux et d’en faire sortir mille et un chefs-d’œuvre pour les exposer dans nos ambassades, nos gares, nos aéroports, nos hôpitaux, nos écoles, nos universités, nos lieux publics. On en conclura sans doute que, à budget constant, il faut moins acheter et plus exposer. Pour le plus grand plaisir des spectateurs, et le plus grand rayonnement des artistes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Diplomatie et musées

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