Coup de cœur

Des traits qui signent l’imaginaire

L'ŒIL

Le 23 novembre 2021 - 347 mots

Considérons qu’écrire, c’est faire entrer un sens dans une forme. L’écriture alphabétique telle que nous la connaissons transcrit par des signes graphiques le flux continu de la parole.
À la lecture, nous pourrons voir et reconnaître les mots écrits, parce que nous avons longuement appris la correspondance entre ces dessins et leur acceptation. Nous pourrons aussi les entendre par une voix intérieure, ni tout à fait la nôtre, ni celle de leur auteur, et nous imprégner de leur vibration, de leur timbre. Tout autour des mots, la ponctuation en dessine la musicalité. Elle transmet le rythme, les variations de notes et d’intensité, les soupirs, les silences chargés d’émotion, une autre forme de sens. Là où les mots sont anonymes, tout affairés à porter la logique propre des choses, soudain, on s’exclame ; soudain, on s’interroge. On nous parle de la présence charnelle d’un auteur et de sa vie intérieure. Les signes nous font entendre ses respirations, ses appuis, ses accents, ses suspens. Ils remettent en circulation dans l’écrit du vivant, dans l’intemporel du maintenant, et nous parlent graphiquement de ses sentiments. Ponctuer, c’est signer, aussi sûrement que le fait l’apposition d’une croix ou l’empreinte d’un doigt. Au sens du poème de Christian Morgenstern, c’est la cadence de la langue que scandent ces signes jusqu’à la marche au pas. À l’aube d’un XXe siècle déjà mûr pour les montées successives des « ismes » et l’épanchement des bains de sang, le poète allemand s’inquiète avec humour de ce qui divise, sépare, articule, ce qui ponctue les hommes dans leurs attentes et leurs jugements, dans leurs intimes sentiments. Les marques de ponctuation y sont personnifiées comme autant de groupes sociaux pour mieux singer le rôle allégorique que lui inspire leur silhouette écrite. Onomatopées visuelles, leur forme donne sens. L’illustratrice Rathna Ramanathan met ici en mouvement graphique cette métaphore, et, jouant du caractère, de la typographie et de la mise en scène, elle opère, en retour, un voyage symétrique du sens vers la forme pour créer une œuvre complète qui célèbre l’unité des deux entrées, graphique et graphiée, aux portes de l’imaginaire.
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poème de Christian Morgenstern illustré par Rathna Ramanathan, traduit de l’allemand par Martine Sgard, collection Arts, éditions Parenthèses, août 2021, 32 pages sérigraphiées, 35 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°749 du 1 décembre 2021, avec le titre suivant : Des traits qui signent l’imaginaire

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