Vendredi 19 octobre 2018

Des orthodoxes fanatiques menacent d’incendier les cinémas projetant un nouveau film sur Nicolas II

Par Emmanuel Grynszpan (correspondant à Moscou) · lejournaldesarts.fr

Le 6 février 2017 - 635 mots

MOSCOU (RUSSIE) [06.02.17] – Le réalisateur russe Alexeï Outchitel, pourtant ami du pouvoir, est la cible de conservateurs extrémistes qui lui reprochent son prochain film –Mathilda- qui raconte une idylle entre une danseuse et le Tsar Nicolas II, héros martyr des orthodoxes.

Plus personne n’est à l’abri de la bigoterie alliée du pouvoir russe. Pas même les artistes conformistes et loyaux envers Vladimir Poutine. C’est ce que vient de découvrir à ses dépens le réalisateur russe Alexeï Outchitel, attaqué pour son film Mathilda qui raconte l’idylle véridique entre une danseuse et le Tsar Nicolas II, récemment canonisé par l’Eglise orthodoxe.

Après avoir été visé par deux plaintes déposées auprès du procureur général de Russie, Alexeï Outchitel a contrattaqué jeudi en déposant plainte à son tour. Une première plainte vise sa principale détractrice Natalia Poklonskaïa, une très médiatique députée de la chambre basse du parlement (Douma). Le seconde plainte s’adresse aux « gens qui font pression sur les salles de cinéma pour qu’elles ne diffusent pas mon film », a indiqué le réalisateur à l’agence Tass. Une organisation orthodoxe a prévenu que les salles de cinéma « pourraient brûler et des gens périr », si Mathilda sort comme prévu en octobre 2017. Le tournage est achevé et le film est en phase de post-production.

La polémique a démarré cet été avec la diffusion de la bande-annonce du film. Une organisation jusque-là peu connue, « La croix du Tsar » a immédiatement dénoncé « une déformation des faits historiques et une provocation anti-russe et anti-religieuse dans la sphère culturelle ». Courant devant la locomotive ultra-conservatrice de l’Etat russe, la députée Natalia Poklonstaïa a déposé en novembre une plainte pour « offense aux sentiments religieux » (punissable d’une peine allant jusqu’à trois ans de prison). Connue pour ses positions à la fois monarchiste et pro-Kremlin, elle a en outre demandé en début de semaine dernière au parquet de vérifier la légalité des dépenses publiques finançant le film, ainsi qu’une vérification du scénario par des experts pour « vérifier la véracité historique ».

La bande-annonce comporte une scène vaguement érotique et montre le jeune Tsar Nicolas II (assassiné avec toute sa famille par les bolchéviques en 1917) sous un jour contrastant avec son statut de saint (il a été canonisé par l’Eglise orthodoxe russe en 2000). Dans la presse russe, Poklonskaïa déclare que « la simple idée qu’un martyr [Nicolas II] ait pu avoir une relation avec une quelconque ballerine est choquante ». Elle s’offusque aussi que le rôle du tsar soit tenu par un acteur allemand, Lars Eidinger, qui prétend-elle, a joué dans un film « pornographique » (Goltzius et la Compagnie du Pélican), du réalisateur britannique Peter Greenaway.

Indirectement visé dans ce scandale, le ministère de la Culture est visiblement embarrassé et attend prudemment les délibérations de la justice russe. Car l’enjeu est plus important que Mathilda : il s’agit de contrôler les financements publics pour le cinéma. Film à gros budget, Mathilda a reçu des sommes très importantes du ministère de la Culture, qui ne finance depuis deux ans que des films à caractère patriotique.

L’ironie de cette polémique tient au fait qu’Alexeï Outchitel, cinéaste au style très conventionnel, fait partie de la cinquantaine d’artistes qui ont signé en 2014 une lettre à Vladimir Poutine exprimant sur un ton très soviétique leur soutien à l’annexion de la Crimée. Initiative du ministère de la Culture, cette lettre avait eu le mérite de tracer une ligne nette entre les signataires - artistes de cour - et ceux qui ont refusé de la signer, et qui connaissent pour la plupart des difficultés et une fin de non-recevoir lorsqu’ils demandent des financements publics. Nouveau Torquemada de la culture russe, Natalia Poklonskaïa est l’ancienne procureur général de cette Crimée qui divise tant l’intelligentsia russe, et isole la Russie du monde occidental.

Légendes photos

Alexeï Outchitel, le réalisateur russe du film Mathilda © Photo Petr Novák - 2008 - Licence CC BY-SA 2.5

Affiche du film Mathilda (2017) d'Alexeï Outchitel

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