Des détenus de la prison de Réau, commissaires d’expositions

Par David Robert (Correspondant à Rio de Janeiro) · lejournaldesarts.fr

Le 8 mars 2016 - 766 mots

PARIS

LE REAU (SEINE-ET-MARNE) [08.03.16] - Dans le cadre d’un partenariat avec la Maison de Victor Hugo, neuf détenus du centre pénitentiaire sud-francilien ont monté une exposition uniquement visible par les surveillants et les autres prisonniers.

Voici une exposition qu’il sera impossible à la très grande majorité du public de visiter : elle se tient du 26 janvier au 26 avril 2016, au centre pénitentiaire sud francilien de Réau, en Seine-et-Marne. Pour les journalistes invités, après les contrôles de rigueur, on longe plusieurs bâtiments, traverse une dizaine de sas successifs, tunnels de barbelés. Des portes, des verrous, inlassablement. Deux grilles, un escalier de béton brut, et soudain un autre monde : au-dessus de murs plus doux, d’un joli gris mat, les néons ont fait place à une lumière tamisée, où de petits spots sont dirigés vers la centaine d’œuvres empruntée à La Maison de Victor Hugo et à quelques autres, sous la bienveillance de Paris-Musée. Des couleurs chaudes, des cimaises, des vitrines, un parcours et une scénographie légitimes.

C’est une salle à laquelle le directeur de la prison a souhaité ne pas attribuer de fonction pérenne, de façon à pouvoir imaginer des projets inhabituels. Comme celui-ci. C’est dans ce même espace que la RMN-Grand Palais avait organisé, en 2013, une première exposition. Vincent Gille, conservateur à la maison de Victor Hugo, était déjà l’artisan du projet. Le thème d’alors, choisi par les détenus, est le voyage.

Pourtant, de l’avis d’un gardien qui travaille ici depuis cinq ans, « cette année c’est plus fort ». Sur une proposition de Vincent Gille, le parcours offre une lecture des Misérables en 12 séquences, reprenant les thèmes transversaux de l’œuvre de Victor Hugo. Des dessins de l’écrivain à des photos contemporaines (Ernest Pignon Ernest, Steve Mc Curry), les pièces installées font écho aux grandes lignes du roman : Paris, les amours, l’insurrection, la galerie de personnages, la misère et les misérables…

A l’origine, le terme « misérable » désigne des prisonniers. Ce n’est que le premier d’une longue liste de parallèles que les détenus dressent, tableau après tableau, page après page. « La punition et la rédemption, la misère, la réintégration sans le pardon, ça nous parle, forcément. Et on se rend compte que rien n’a changé depuis Hugo », avance Kamal. Après sa courte présentation sur Jean Valjean, Dan conclut : « Libération n’est pas délivrance ». L’analyse est calme, froide, légèrement déroutante : alors que la société dépeint les prisons comme un enfer créateur de violence, de radicalisation plus que de réinsertion, le travail mis en œuvre par Vincent Gille enrichit le rôle de l’institution autant qu’elle change l’image qu’elle renvoie.

Gallimard a fait don de quelques éditions des Misérables. « Nous l’avions déjà lu à l’école. Mais vous savez comme on « lit » quand on est obligé, à l’école… » glisse Dan, souriant. Myriam prend le relais : « en le (re)lisant, on y a découvert des choses plus subtiles ».

Durant un an, à raison d’un après-midi par semaine, Vincent Gille est venu travailler ici avec les dix volontaires dûment sélectionnés. Certains devaient bénéficier d’une sortie exceptionnelle, dans le cadre du projet. Mais l’état d’urgence a coupé court à certaines initiatives. Le travail autour de l’exposition est réservé aux détenus irréprochables et assidus. Le seul à avoir quitté le groupe en cours de route avait fini de purger sa peine. Les autres ont respecté les termes du contrat. On sent que ce lieu leur appartient, un lieu qui leur permet de « s’évader ». Dans l’univers carcéral, les espaces de mixité sont rares. C’est une autre particularité de cet ilot artistique, où hommes et femmes travaillent ensemble. « On n’a pas envie de partir d’ici, parce que nous sommes fiers de notre travail, mais c’est surtout plus beau que partout ailleurs ». Une surveillante opine du chef. On sent que l’opération doit donner envie et porter valeur d’exemple pour les 1000 détenus qui viendront visiter l’exposition, par petits groupes, et recevoir la visite commentée des commissaires.

Parmi les détenus qui avaient collaboré à l’exposition de 2013, tous ont été libérés sauf un, qui n’a pas fini de purger sa peine – et participe au projet de cette année. On ne sait rien du parcours personnel de ces détenus, si ce n’est que les peines les plus lourdes montent jusqu’à quinze ans. Le délégué culture des Services pénitentiaires insertion et probation (SPIP) explique : « l’exposition, c’est un temps pour se recentrer, pour reconstruire l’estime de soi dans un projet valorisant. Ensuite, le thème autant que le projet sont des moyens de penser à la réinsertion ». La main tendue qui constitue l’affiche de l’événement semble demander de l’aide autant que repousser. Un paradoxe que les projets artistiques pour publics « empêchés » tentent de dénouer.

Les Misérables à la prison de Réau

En savoir plus :
Du 26 janvier au 26 avril 2016 au Centre pénitentiaire de Réau en collaboration avec La Maison de Victor Hugo : www.maisonsvictorhugo.paris.fr

Légende Photo :
Victor Hugo, La Conscience devant une mauvaise action, plume et lavis d'encre brune sur papier vélin, Paris, maison de Victor Hugo. © Maisons de Victor Hugo / Roger-Viollet

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