Mardi 10 décembre 2019

Des « Danseuses » de Degas spoliées par les Nazis au cœur d’un conflit entre héritiers

Par Nathalie Eggs · lejournaldesarts.fr

Le 21 octobre 2014 - 851 mots

NEW YORK (ETATS-UNIS) / BERNE (SUISSE) [21.10.14] - Adjugée 11 millions de dollars en 2009 lors d’une vacation chez Christie’s, la toile des « Danseuses » de Degas est aujourd’hui revendiquée par une douzaine d’héritiers, exclus de la succession jusqu’à présent. Ils poursuivent en justice la fondation bénéficiaire des droits, créée dans des circonstances opaques par une banque suisse.

Le catalogue de la vente aux enchères de Christie’s qui comptait l’œuvre Danseuses d’Edgar Degas précisait bien que l’œuvre était vendue dans le cadre d’un accord de restitution conclu avec les héritiers de Ludwig et Margret Kainer, des Juifs allemands dont la collection avait été saisie par les Nazis dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale. A l’issue de la vente, tout aurait pu très bien se passer entre la maison de ventes, les héritiers et l’ancien propriétaire de l’œuvre, à ceci près qu’un certain nombre d’héritiers (une douzaine) avaient été écartés et que leur revendication n’a pas tardé à se faire entendre.

L’affaire révélée par le New York Times n’est qu’une illustration supplémentaire des litiges éclatants des décennies qui ont suivi les spoliations nazies survenues durant la Seconde Guerre mondiale. Elle montre combien il est difficile pour la justice et les gouvernements de gérer les demandes de restitutions des héritiers des propriétaires spoliés.

Le cas de la famille Kainer n’a été mis au jour que lorsque le groupe Mondex, qui soutient la restitution des biens spoliés, a remarqué en 2009 que des centaines d’œuvres un temps détenues par la famille Kainer, avait été listées sur une base de données internationale recensant les œuvres d’art perdues durant les années de guerre.

Ces descendants n’ont pas bénéficié du produit de la vente des Danseuses de Degas et affirment ne jamais avoir été tenus au courant d’autres ventes d’œuvres d’art ayant appartenu au couple Kainer. Qui étaient donc les héritiers qui bénéficiaient du produit des ventes ? Aucun membre physique de la famille, simplement une fondation créée par des fonctionnaires d’une banque suisse.

Dans le cadre de deux procès en cours devant les tribunaux new-yorkais et suisse, les descendants des Kainer allèguent que les fonctionnaires de la banque – désormais intégrée au groupe UBS – n’ont jamais effectué les démarches nécessaires pour retrouver les héritiers. Ils auraient également usurpé le nom de famille afin de créer une fondation écran, officiellement constituée pour subvenir aux besoins et soutenir l’éducation de jeunes Juifs, officieusement pour écarter les descendants de la succession.

Dans les pièces versées au dossier, la Fondation - Norbert Levy - du nom du père de Madame Kainer et UBS déclarent, n’avoir « rien fait de mal » mais se refusent à tout commentaire.

Or, selon les héritiers, si les démarches avaient été menées, notamment auprès du service international compétent de la filiale suisse de la Croix-Rouge, certains héritiers auraient été retrouvés. Certains membres de la famille, d’après des documents remis à la justice, étaient connus de ce service. Mais la banque aurait uniquement publié un avis de recherche d’héritiers pendant trois mois, en 1969, dans un journal local appartenant au gouvernement et publié par le Canton de Vaud, où les Kainer étaient légalement domiciliés. Les experts s’accordent à dire qu’à l’époque très peu d’institutions menaient ce type de recherches, considérées comme un standard aujourd’hui. « Il y avait des attentes différentes » admet Anna Rubin, la directrice du New York State’s Holocaust Claims Processing Office. Elle ajoute que les recherches généalogiques étaient moins avancées et que les bases de données en ligne n’existaient pas.

En 1970, dans le cadre d’un accord de restitution, l’Allemagne de l’Ouest a accepté de payer aux ayants droit une somme (dont le montant demeure inconnu) en guise de compensation. En l’absence d’ayants droit, ce montant aurait été « perdu ».

Etant donné que la banque n’avait pas localisé d’héritiers, le Dr. Albert Genner, un membre de la direction de la banque Suisse qui connaissait personnellement Norber Levy, fut l’instigateur du montage qui a permis de toucher la somme compensatoire du gouvernement allemand. Un document datant du 21 décembre 1970, portant l’estampille « privé », désigna la fondation comme ayant droit.

A l’époque, personne ne savait exactement quelle était la fortune de la famille Kainer. Dans les dernières quinze années, des millions de dollars d’actifs et des œuvres d’art auraient refait surface. Puis des fonctionnaires suisses ont découvert un carton à dessins valant plus de 19 millions de dollars, selon des archives publiques suisses. Les fonctionnaires ont alors déclaré être dans l’impossibilité de retrouver les descendants des Kainer, malgré toutes les recherches conduites dans ce sens. La Fondation Norbert aurait alors négocié une part du gâteau et l’accord conclu en 2005 avec l’Etat prévoyait que la Fondation recevrait 5,6 millions de dollars. La famille Kainer poursuit certaines communes du canton de Vaud dont celle de Pully afin de récupérer le reste.

Ces dernières années, la fondation aurait récolté au moins 11 millions de dollars, dont 1,8 million correspond à l’accord conclu dans le cadre de la vente des Danseuses de Degas et des recettes provenant de la vente d’au moins trois autres œuvres spoliées de Manet et Renoir.

Légende photo

Edgar Degas, Danseuses, vendu chez Christie's en 2009 © Christie's Images Ltd

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