Mercredi 13 novembre 2019

Montréal (Canada)

Derrière l’image, la photographie

Divers lieux - Jusqu’au 15 octobre 2017

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 609 mots

Il y a quelques mois, le milieu culturel montréalais perdait son Mois de la photo, manifestation biennale forte de trente années d’expérience.

À la place, il gagnait Momenta, une biennale internationale de l’image dont le changement de vocable s’avère significatif de la crise et de la méprise actuelle à l’endroit de la photographie. Trop segmentant, le terme « photographie » semble d’ailleurs progressivement disparaître à grande échelle des champs d’étude comme des manifestations, happé par celui d’« image ». Celui-ci, plus ouvert et labile, présente toutefois le danger d’entraîner une perte de spécificité. Cet événement dont le nom vient du latin momentum – que l’on retrouve en anglais pour signaler une dynamique, un effet – n’a pas oublié la photographie, car son nom se veut aussi un clin d’œil à « l’instant décisif » d’Henri Cartier-Bresson. La biennale a, pour ce faire, confié son commissariat à un spécialiste d’art contemporain, Ami Barak. « De quoi l’image est-elle le nom ? » réfléchit cette passation de pouvoir entre la photo et l’image, avec la collaboration des principaux lieux et acteurs artistiques de la ville pour exposer les trente-huit artistes invités pour l’occasion. Les images sont-elles des signes, des symptômes, des traces ? « Elles mettent en cause la fable de l’objectivité », écrit Barak. Au cœur du dispositif, Vox et la Galerie de l’Uqam (Université du Québec à Montréal), accueillent chacune une partie de l’exposition amirale. À Vox, Centre de l’image contemporaine, c’est un portrait du Camerounais Samuel Fosso en Angela Davis qui accueille le visiteur. On le retrouve plus loin en Martin Luther King et en Tommie Smith, s’appropriant la puissance iconique de ces trois émancipateurs de la communauté afro-américaine. Ensuite, l’accrochage épuré convie onze artistes. On retiendra l’installation vidéo de Frédéric Lavoie, commentaire truculent en voix off d’une photographie ancienne, et l’autopsie filmique d’une caméra 16 mm réalisée par un autre Québécois, Pascal Grandmaison. L’icône du reportage documentaire se retrouve ici scannée par la caméra intrusive de cet artiste dans un objet filmique fascinant, comme ceux de l’Australien Joshua Petherick, montrant un scanner en train de balayer le téléphone qui le scrute en retour. La galerie universitaire réserve d’autres pistes de réflexion mêlant photographies et images animées. Dans une ambiance assez différente dominée par la projection du Musée du rien du Serbe Boris Mitic (intéressante réflexion sur ce qui fait le rien pour chacun), l’exposition présente des œuvres dont les sujets interrogent les identités, celles de la photographie même, et celle de ses sujets. Luis Arturo Aguirre a ainsi fait poser torse nu des travestis mexicains lourdement fardés, fragilisés par la perte d’une partie de leurs atours identitaires. Nadia Myre montre deux grandes photographies de perlage algonquin, des compositions réalisées à partir de dessins de cicatrices physiques ou mentales de membres de sa communauté. Le sujet est très sensible au Canada, qui traverse une crise profonde de reconnaissance de ses populations autochtones. Mais l’autre « vrai » point de départ de Momenta se trouve au Musée d’art contemporain de Montréal, avec la série Paperwork and the Will of Capital (2015) de Taryn Simon (travail autour de la botanique et de la diplomatie), véritable inspiration pour Ami Barak. C’est la première exposition des quatorze solos que compte la biennale. Parmi ceux-ci, l’Israélien Matan Mittwoch, au sein des murs de la Maison de la culture Frontenac, expose ses photographies à la limite de la disparition à force de s’auto-réfléchir, tandis que la Française Valérie Mréjen montre ses délicieux micro-récits illustrés d’images surannées au centre d’art Optica. De quoi l’image est-elle le nom finalement ? Résolument de son irrésolution vis-à-vis de la photographie, en porte-étendard d’une véracité teintée de subjectivé qui ne cesse de tarauder le médium, d’exercer ses failles et ses apparences.

 

« Momenta : de quoi l’image est-elle le nom ? »,
Montréal (Canada), www.momentabiennale.com

 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : Derrière l’image, la photographie

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