Samedi 7 décembre 2019

D’entre ses chats

Entretien avec Alain Séchas

L'ŒIL

Le 1 novembre 2002 - 1822 mots

A l’occasion du 31e Festival d’Automne à Paris, six chats d’Alain Séchas emménagent dans la chapelle de la Salpêtrière à Paris (13e). Un Hommage à Lacan et un Baldaquin rejoignent des Somnambules dans une thématique suggérée par l’histoire du lieu, où Charcot fonda l’école de neurologie et dont Freud suivit l’enseignement. Dans le sommeil, c’est connu, les choses cachées se manifestent plus clairement. C’est une belle façon de mettre à nu sur un mode mineur et intimiste le fonctionnement d’une œuvre menée depuis plus de dix ans, à quoi Séchas revient ici.

Une minette alléchante ouvre la marche bras tendus, yeux clos. Son mâle vient d’être doublé par un troisième chat, seul éveillé du groupe. Une bosse insistante au niveau du bas-ventre, des yeux écarquillés et la sueur qui perle trahissent chez lui un état d’excitation maximum. Il ne dit rien, mais ailleurs, il avouerait « putain, je bande à mort ! » Les Somnambules ne font qu’une référence allusive, allégorique au lieu qui les abrite.  Chose courante dans l’œuvre d’Alain Séchas, l’intervention à la Salpêtrière exploite la thématique sexuelle. Elle provoque dans le sommeil une sourde décharge.
Le silence n’est pas pudique. Une sexualité frénétique, une ardeur de jeune lapin est montrée de façon brutale. Le long d’un rail tracé au sol de la chapelle, les Somnambules se rencontrent et s’éloignent à vitesse aléatoire, jaillissent des recoins, et mutiques, disparaissent dans le champ. L’exposition est un spectacle dont Séchas anticipe et prépare, autant que cela peut se faire, les conditions de réception. Le travail de Séchas s’est homogénéisé. Dans la vitesse d’exécution du dessin, il trouve le moyen de dégraisser l’œuvre de toute ambiguïté. Du dessin de presse ou de la bande dessinée, il reprend l’humour en trois cases et force le trait de la chronique, à cause de quoi certains ont pu le qualifier de « talentueux reporter de notre temps ». Des personnages animés par un dispositif électromécanique ont succédé aux jeux de lumière d’installations comme Professeur Suicide (1995) ou les Suspects (2000). Déjà présents dans la dernière exposition de Séchas au Mamco de Genève (Trivial Poursuit), les chats somnambules s’inscrivent dans la descendance de L’Araignée (2001) de Strasbourg. Ils définissent tous les paramètres de l’exposition, jusqu’à lui donner son titre. Aux chats, araignées ou martiens, nul besoin d’explications supplémentaires, d’audio guides chargés de dire ce qu’il faut voir. Seul compte le surgissement mutique de ce chat qui rompt la torpeur générale et détourne le manège de sa belle gratuité.
La réception de l’œuvre repose sur cet effet de sidération qu’auraient provoqué, à puissance égale, efficacité graphique, rondeur des figures, injures ou blagues pas chères. Le spectateur confronté à une scène inédite, amusé ou navré par son trivial, reste figé le temps de la perception. Désignant cette aphasie comme le point d’orgue d’une « stratégie émotionnelle », Séchas définit l’œuvre d’art comme « un point de silence. » Depuis plus de dix ans, il déclare sa méfiance au langage en confrontant le texte à l’image. Lorsqu’il utilise la bulle de bande dessinée, celle-ci explose littéralement au visage du personnage. Entre les chats, le dialogue se restreint souvent à des injures. La violence visuelle contredit la possibilité de la parole ; le retour à la figuration ne pourrait qu’être mutique. Séchas dit de cet échange purement visuel entre les personnages et les spectateurs, qu’il est mimétique. En miroir d’œuvres plus ou moins anciennes choisies pour ce qu’elles énoncent, il commente maintenant cette stratégie silencieuse.

Les Somnambules
Le plaisir mimétique, c’est un moyen de laisser les choses suspendues pour qu’elles soient plus supportables. Beaucoup d’artistes travaillent sur le mimétisme, mais souvent comme un élément décoratif. Je le revendique totalement. Ce n’est pas un sujet mais une progression qui se cale sur le lieu d’une façon magique. L’image surgit par magie, comme une lanterne qui vous éclaire plus ou moins brutalement. C’est le sens du terme « exposition » : l’action d’une luminosité, au sens où un film s’expose. L’exposition dure dix-huit jours, presque le temps d’une représentation théâtrale. La Salpêtrière présente un immense espace symétrique. Il a fallu inventer un parcours. Les personnages disparaissent derrière les murs dans une double boucle, contournent les piliers et tournent autour d’un faux baldaquin en trompe-l’œil. Le spectateur pourra tout voir sans bouger. En avançant, il s’apercevra des volumes écrasés. Le parcours n’est pas circulaire mais elliptique. C’est un rêve du Bernin, entre son baldaquin sous la coupole du Vatican et une de ses églises, qui est un fascinant plan ovale baroque. Je prends la chapelle comme un élément historique et j’y mets des éléments qui mimétisent le lieu.

Ça fait quatre fois qu’il présente cette pièce, il exagère...
Le Baiser Rodin, c’est un jeu de mots qui associe le fuck et le baiser, une posture pornographique qu’on peut voir sur les vitrines des sex-shops et le classicisme de la sculpture en marbre. C’est la baise sur un socle académique. Je préfère le terme de trivialité à celui de grossièreté : il suggère l’éclatement des significations. C’est le piège que je propose au spectateur.  Je reprends les histoires de galerie, de musée, de chevalet, comme des instruments desséchés, académiques. La chose est projetée dans une perspective axionométrique délirante. Le rapport du thème et de son traitement arrête le spectateur et lui fait oublier tout le reste. Quand je décide d’utiliser un dessin, c’est pour n’y laisser aucune ambiguïté. J’aime bien cette vitesse du dessin : la petite goûte de sueur, le tortillon des bras. Le feutre simple sur un petit format autorise une vitesse dans le surgissement des textes. Il y a un temps différent pour chaque technique, pour chaque ensemble.

Qu’est-ce que vous voulez faire plus tard ? Vigile ! Vigile ! Vigile !
La jonction des deux mots provoque une décharge d’émotion. C’est un contraste semblable à celui du Professeur Suicide. Le personnage qui amène les jeunes à un certain degré de culture et de savoir est anéanti dans le mot suicide. Le moment de perception de l’œuvre d’art est toujours rugueux. Il n’y a pas d’autre solution que ce soit difficile. Pour moi l’art est quelque chose qui définit tout, qui volatilise tout au moment de la perception. L’art est un vertige silencieux. J’ai l’idée que l’espace d’un instant, on aura été arrêté. Le changement de thématique est un piège pour faire penser que ce sont des choses différentes mais c’est tout le temps le même mode d’approche que je demande au spectateur. 

Ce serait pour un portrait : quelque chose de très simple avec un regard gentil/Après tout la seule question c’est bien : « est-ce que tu parleras sous la torture ? »
Imaginez un artiste à Moscou, sous Staline, avec l’obligation de faire des grands portraits ! Le commanditaire réclame quelque chose de très spécifique dont il rêve, alors que sur l’image, on voit des têtes de chats toutes pareilles, à l’infini. Le chat, c’est un masque de stupeur, un masque coi, sans expression particulière. Quand le chat parle, c’est une sorte d’expiration. Dans certains dessins, là où ça ne parle pas, c’est que le personnage est silencieux, que la situation est apparemment calme. La seconde phrase renvoie à l’angoisse absolue, la souffrance imposée par d’autres, l’horreur pure qui vous saute au visage, non pas sous la forme d’une photo cruelle qui fascinerait Bataille, mais sous la forme d’un texte qui dirait aussi mon discrédit du langage et l’aspect profondément silencieux de mes images.

Attention ! Déjà hier un chien est mort écrasé par un téléviseur.
Il y a toujours des jeux de ou de -, de géométrie très simple de verticalité, d’horizontalité, de spirale. Le chien est idiot de s’être laissé écraser et en même temps il y a une certaine violence dans le suicide d’un téléviseur. Les suicides comiques, les suicides collectifs visent l’auto annulation. Quelqu’un avance et est contredit dans tous ces éléments. La matière elle-même s’annule. J’aime bien la technique du lavis pour sa rapidité dans la stratification des volumes comparable à la photographie. Mes dessins sont comme plongés dans un bac de révélateur. Le téléviseur est arrêté en l’air, les bris de verre font sentir tous les aspects matériels du monde. Progressivement l’image apparaît et se rappelle à notre mémoire. L’encre de Chine ressemble beaucoup à la photo en noir et blanc. L’idée mimétique est aussi là. Pourquoi Picasso a peint Guernica en noir et blanc ? : à partir de photos de presse des bombardements. Avec le Massacre en Corée, les deux pôles politiques de Picasso sont en noir et blanc. Il ouvre le journal et fait son tableau comme ça. Ce genre de gestes créatifs envoie promener toutes les mythologies sur l’imagination. Un artiste n’en a pas : il mobilise simplement sa capacité visuelle et son énergie dans un temps donné. Tout est visuel, y compris les mots et les sonorités. Il s’agit surtout d’être attentif.

Nous n’aimons pas l’art contemporain.
Bon d’accord, mais c’est bien d’être venu faire une promenade jusqu’ici.
Comment gérer deux images ? D’habitude, un gag se fait en trois cases, parfois quatre (peanut c’est ça) créées pour la vitesse du quotidien, parce qu’on ne pouvait pas faire de dégradés. J’ai ne vois que trois solutions au problème : tantôt, l’image est coupée par une barre verticale au centre, tantôt ce sont deux images successives dans le temps, tantôt les deux images sont simultanées. Avec deux cases, l’ellipse est violente. Je me suis auto censuré parce qu’il s’agissait d’un ensemble de dessins dans l’espace public à Strasbourg. Mais j’ai voulu garder le ton. La spécificité de la commande, c’était la proximité des dessins avec le lieu dont ils parlaient. Celui-ci est installé à une station à proximité du musée. A l’époque, on avait jamais autant entendu parler d’art contemporain. Le mot était devenu une sorte de leitmotiv médiatique. C’était amusant de mettre le directeur du musée devant sa vitrine, et des gens qui de toute façon disent ne pas aimer l’art contemporain parce qu’ils entendent ça à la télévision et viennent le répéter pendant leur promenade du dimanche. Et l’autre, dont on peut penser qu’il a déjà fait 1 000 conférences pour défendre la nécessité de l’art contemporain, semble dire « je vous déteste, mais c’est quand même bien d’être venu jusque chez moi ». Il faut prendre les choses, les mots, les espaces au pied de la lettre, prendre les gens avec qui vous travaillez pour ce qu’ils sont, directeur du musée, critique ou spectateur. Tout est littéral, tout est frontal. J’ai l’utopie que tout cela pourra être assez déstabilisant pour qu’on en ressorte transformés.

- L’exposition « Les Somnambules », du 17 octobre au 3 novembre. Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, 47, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris. C’est une commande publique du Centre national des Arts plastiques et du Festival d’Automne à Paris avec le soutien de Pierre Bergé et de Guy de Wouters et le concours de la Caisse des dépôts et consignations. Renseignements tél. 01 53 45 17 00, www.festival-automne.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°541 du 1 novembre 2002, avec le titre suivant : D’entre ses chats

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