Créer dans un monde en crise

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 23 novembre 2021 - 910 mots

La politisation de l’art engendre la diversification des formes et des esthétiques, ce qui ne va pas sans soulever des questions et provoquer des débats.
Dans Inclusions [Puf], Nicolas Bourriaud se demande ce « que signifie l’art dans un monde où prédomine l’urgence et qui épuise désormais dès juillet ses ressources ». Évoquant la honte de Marguerite Duras dans La Douleur, Geoffroy de Lagasnerie lui fait écho en des termes assez proches : « Que peuvent réellement la culture et l’art – et surtout, en tant qu’artiste inscrit dans le monde, qu’est-ce que je fais quand je fais de l’art ? », écrit le philosophe dans L’Art impossible [Puf]. D’expositions en publications, il se susurre ainsi une petite musique dont on avait cru le refrain un peu usé. Elle suggère que l’art aurait une vocation politique, qu’il devrait prendre à sa charge « l’urgence du temps présent », et pourrait donc transformer le monde. Chacun à leur façon, les artistes rassemblés dans les pages qui précèdent souscrivent à cette ambition : ils font de la création le lieu du soulèvement, du refus, de la résistance, mais aussi de l’inclusion, de la réparation et de l’« empouvoirement »… À moins qu’ils ne répondent à l’épuisement des ressources et des récits par l’élaboration d’autres formes et d’autres récits.
Le grand décentrement
Du changement climatique à la montée des inégalités, il est vrai que les raisons d’agir ne manquent pas. Mais à bien des égards, la repolitisation du champ esthétique peut se ramener à un même inventaire du legs occidental. Dans les pratiques repérées ici, ses valeurs de rationalité, de progrès, d’universalisme et d’humanisme sont âprement discutées, parfois réarticulées et souvent dépassées. Sans doute faut-il d’abord y voir un effet de la globalisation : en ouvrant le monde de l’art à de nouvelles scènes, celle-ci fait entendre des voix jusqu’alors inaudibles. Or, à l’instar du féminisme et de la pensée décoloniale, ces voix pointent les limites de l’universalisme et en redéfinissent les contours. La globalisation marque aussi l’entrée en scène de l’anthropocène, ou capitalocène, qui souligne l’impact géologique des activités humaines sur le système Terre. Quand l’idée de progrès s’épuise dans la surconsommation de ressources, de marchandises et d’informations, les artistes se tournent vers d’autres modes d’être au monde et vont sonder dans les cosmologies non occidentales, dans la vie des plantes et des animaux, dans l’air et le cosmos, voire dans l’éveil au monde des robots et des intelligences artificielles, autant d’issues aux apories du vieux partage entre nature et culture. La crise de l’Occident se nourrit enfin de la déstabilisation économique, politique, culturelle et même ontologique induite par l’avènement des nouvelles technologies. Face aux enjeux qu’elles soulèvent, certains artistes ouvrent la boîte noire des ordinateurs et des algorithmes. Ils en éclairent l’opacité et en imaginent des usages imprévus et/ou dissidents. La création contemporaine qui voudrait « changer le monde » se marque ainsi par un vaste mouvement de décentrement. Ce faisant, elle remodèle nos représentations. Elle donne à voir ceux qu’on ne voit pas ou ne veut pas voir (les dominés, les minorités, les exclus, les invisibles…), mais aussi ce qu’on ne peut pas voir (le règne des données et de la statistique, les rouages des algorithmes…). Dans un élan performatif, elle peut aussi façonner ce qu’on voudrait voir : des mondes réparés ou réconciliés, de nouvelles formes de vie et de société, des utopies… Pour cela, elle recourt à tous les médiums, des plus classiques qu’elle se réapproprie aux plus neufs dont elle invente les usages. À la pluralité des regards, la politisation de l’art ajoute ainsi la diversification des formes et des esthétiques.
Esthétique contre éthique ?
Si les institutions s’ouvrent avec plus ou moins de bonne grâce à ce vent de changement, ce n’est pas sans débats. Les termes dans lesquels se formule l’engagement artistique contemporain divisent souvent, y compris d’ailleurs au sein de la rédaction de L’Œil. C’est d’abord l’idée même d’un art politique qui est mise en question. La création n’aurait pas à faire montre d’une telle visée, sous peine de verser dans le prêchi-prêcha et l’étalage d’une bonne conscience acquise à peu de frais. Encore faudrait-il, d’ailleurs, qu’elle veuille vraiment avoir quelque effet dans le réel, malgré l’évidence de sa participation à l’ordre présent. Dans la prétention des artistes à changer le monde, il y aurait donc au mieux du conformisme, au pire de l’opportunisme et de la mauvaise foi. Aux doutes quant à la possibilité même d’un art engagé, s’ajoutent les controverses liées à la légitimité de ses prétentions. N’en fait-on pas un peu trop avec le changement climatique ? Avec la représentation des minorités politiques dans les institutions ? Avec le non-humain et le post-humain ? Ces questions sont d’autant plus vives que nombre de controverses récentes suggèrent que le politiquement correct et l’émergence de la cancel culture s’accompagnent d’effets de censure et d’autocensure. À ces doutes et ces objections, l’on pourrait d’abord répondre par une série de questions strictement symétriques. L’art peut-il ne pas être politique ? A-t-il la possibilité de se soustraire au monde et de se déployer comme une activité autonome ? Plaider pour une esthétique sans éthique, n’est-ce pas œuvrer en faveur du statu quo ? Reste aussi à déterminer ce que l’éthique fait à l’esthétique, et inversement. La politisation de l’art conduit-elle systématiquement à un formatage des œuvres et des discours ? N’augure-t-elle pas, au contraire, d’une créativité augmentée de toutes les forces en présence ? À ces questions, les vingt artistes qui précèdent formulent autant de réponses…

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°749 du 1 décembre 2021, avec le titre suivant : Créer dans un monde en crise

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