Mercredi 18 septembre 2019

Les Abattoirs

Velickovic, tragique et profond

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 17 janvier 2012 - 869 mots

La première grande rétrospective en France de l’artiste serbe confirme la cohérence d’une œuvre poignante.

TOULOUSE - À 76 ans, Vladimir Velickovic bénéficie enfin d’une véritable rétrospective dans une institution importante. Cet hommage tardif permet de mesurer la cohérence et la force expressive d’une œuvre tout entière plongée dans le tragique. Alain Mousseigne, le directeur du musée des Abattoirs (lire l’encadré), à Toulouse, a tenu à en assurer lui-même le commissariat avec l’aide active de l’artiste qui s’est pris au jeu de l’accrochage. Ensemble ils ont habilement tiré parti de la configuration particulière des lieux pour souligner la récurrence des thèmes dans l’œuvre de Velickovic : les corps écorchés, les femmes écartelées, les chiens, les crucifixions, le mouvement. La peinture figurative du Serbe (mais il se revendique yougoslave), ne laisse pas indifférent. Elle n’est que souffrance et tourment. Même les paysages (peu connus), pourtant dépeuplés, conservent la trace d’une présence humaine torturée. Le corps humain martyrisé occupe en effet une bonne partie de sa production. Corps sans tête, pendus par les pieds, attaqués par les rats ou les corbeaux, chairs tuméfiées, visages déformés évoquent irrésistiblement les désastres de la guerre. Parfois les références sont plus littérales, comme dans la série des Christs suppliciés inspirés du retable d’Issenheim.

Dessinateur remarquable
Comment expliquer une œuvre aussi noire ? L’artiste reconnaît avoir été traumatisé par les violences perpétrées lors de la Seconde Guerre mondiale et de la libération de Belgrade. Son regard sur le monde ne peut après cela que se porter sur les tourments de l’homme. Alors que le temps commençait à l’apaiser, les événements qui ont ensanglanté l’éclatement de la Yougoslavie et les conflits en Bosnie et au Kosovo dans les années 1990 lui ont renvoyé les images cauchemardesques de son enfance. « J’évacue mon angoisse dans mes dessins », nous avoue-t-il lors d’une rencontre dans son gigantesque atelier en banlieue parisienne.

Même lorsqu’il travaille sur la décomposition du mouvement de l’homme ou du chien, marqué en cela par Eadweard Muybridge, ses œuvres exhalent l’angoisse. Ici aussi les références autobiographiques sont clairement assumées. Plus jeune, Velickovic courrait le 100 mètres en compétition. Il en a gardé, pour lui, une allure svelte, et pour ses tableaux, les attributs de la course : des repères spatio-temporels. Ici ou là, des traits ou des empilements de couleurs, des « coquetteries » comme il les nomme, offrent de bien dérisoires signes positifs.

Diplômé d’architecture, Velickovic est un dessinateur remarquable. Ses dessins à l’encre de chine, tout aussi tragiques et chargés de sens que ses peintures, voient cependant leur force expressive décuplée par la monochromie. « Je commence toujours par le dessin, explique l’artiste, c’est la manière la plus efficace pour dire ce que l’on voit ou ce que l’on imagine. » Pourtant, au fil du temps, le dessin tend à disparaître sous la matière picturale. Un mouvement parallèle à son envie de se « débarrasser de cette obsession de l’Europe centrale à vouloir trop dire ».

Velickovic n’appartient à aucun groupe d’artistes et ne revendique aucune filiation, même si on peut penser parfois à Bacon. Si sa peinture peut paraître parfois un peu datée, elle n’en constitue pas moins une œuvre forte et originale.

Vent d’autan à Toulouse

L’exposition « Velickovic » a bien failli ne pas se faire. En cause, des relations conflictuelles entre le directeur des Abattoirs, Alain Mousseigne, et Catherine Guien, élue municipale, présidente du comité syndical des Abattoirs. L’élue, reprochant à celui qui a porté sur les fonts baptismaux les Abattoirs un rayonnement insuffisant du musée, rechignait à lui permettre de prolonger son contrat au-delà de la limite des 65 ans. Il aura obtenu finalement de rester un an de plus afin de mener à bien cette dernière exposition.
C’est une situation plus délicate encore que vit actuellement Pascal Pique, l’ex-directeur du Frac (Fonds régional d’art contemporain) Midi-Pyrénées. Les Abattoirs abritent en effet le Musée d’art moderne et contemporain (classé 18e dans le Palmarès 2011 du Journal des Arts) et le Frac. Or le poste de directeur du Frac a été supprimé en décembre dernier, sans que le sort de son titulaire n’ait été fixé officiellement. L’intéressé attend toujours sa lettre de convocation préalable à un licenciement. Désireuse de dissiper très vite toutes ces effluves, Vincentella de Comarmond, la maire adjointe en charge de la culture, déclare espérer du successeur d’Alain Mousseigne, Olivier Michelon, qu’il donne « un nouveau souffle » à l’institution. Elle compte aussi sur l’arrivée d’Yves Robert, nouveau directeur de l’École d’enseignement supérieur des beaux-arts et du spectacle vivant de Toulouse (lire page 3) pour créer une dynamique entre les deux institutions.
Autre vent tournant : le changement programmé de date du Printemps de septembre, le festival annuel d’art contemporain, dont le commissariat de l’édition 2012 sera assuré par le critique d’art Paul Ardenne. Ses organisateurs souhaiteraient déplacer le Printemps de septembre, d’un automne très encombré sur le plan national (Evento à Bordeaux, la Biennale de Lyon) et local (le nouveau festival « Novela sur l’art et la science »), à un mois de mai plus accueillant. Là aussi, l’élue plaide en faveur d’une meilleure synergie avec les Abattoirs, où l’on a le sentiment de servir un peu de « garage à vélo » pour la manifestation. J.-C. C.

VLADIMIR VELICKOVIC. LES VERSANTS DU SILENCE

Commissaire : Alain Mousseigne, directeur des Abattoirs
Nombre d’œuvres : environ 120

Jusqu’au 29 janvier, Musée d’art moderne et contemporain, les Abattoirs, 76 allées Charles-de-Fitte, 31300 Toulouse, www.lesabattoirs.org, tlj sauf mardi 10h-18h, le week-end 11h-19h. Catalogue, coéd. Lienart/les Abattoirs, 184 p., 35 €, ISBN 978-2-359-06074-4.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°361 du 20 janvier 2012, avec le titre suivant : Velickovic, tragique et profond

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