Rudy Ricciotti

Un architecte impétueux

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 5 mars 2004 - 802 mots

La villa Noailles, à Hyères, retrace la carrière du lauréat du nouveau Musée national des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.

 Hyères - Rudy Ricciotti est un homme de mots. Autant dire qu’il n’a pas la langue dans sa poche. Le lauréat du concours international d’architecture lancé pour la réalisation du nouveau Musée national des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (lire p. 4) sème, au hasard des rencontres et des situations, et à un rythme semblable à celui d’une mitraillette, des petites phrases à la tonalité définitive, en réalité autant de portes et de fenêtres ouvertes sur le grand large. L’une d’entre elles, que ne renierait pas Marinetti, auteur, en 1909, du Manifeste du Futurisme, apparaît comme un condensé de sa pensée : « L’architecture se situe très exactement à l’arrière-garde de la société. Avec les fourgons à bagages et les blessés. Quant à la modernité, elle est réduite à des tics nerveux, à des attitudes, à des conventions. Ici, dans le Sud, nous en sommes encore à Pagnol et au néo-provençal. Ailleurs, c’est le mondain, version ferrailleur. J’affirme que la modernité c’est la vigueur, la jeunesse, la force de l’esprit, le TGV ! »
Architecte inclassable, se revendiquant radicalement « radical », grande gueule et belle gueule, amoureux de l’art (il est collectionneur ) et des artistes (il les associe souvent à ses projets, et notamment Bernard Bazile, Gilles Mahé, Fred Rubin ou Gérard Traquandi), il est l’un des auteurs les plus passionnants qui soient aujourd’hui. Et qu’on préférera qualifier du beau nom d’irrégulier. L’exposition que lui consacre actuellement la villa Noailles, à Hyères, sous la baguette d’une très jeune commissaire, Florence Sarano, elle-même architecte, est une leçon sur ce que peut être une exposition d’architecture destinée à un public plus vaste que celui composé des seuls spécialistes.
Installée dans la partie « sportive » de la villa, celle conçue bien plus par Charles de Noailles que par Rob Mallet-Stevens, l’exposition s’articule en trois séquences essentielles. La première, photographique, composée majoritairement des clichés de Philippe Ruault répartis dans la galerie d’actualité et la salle de squash, donne très simplement à voir le travail de Ricciotti. Et dévoile à satiété l’art et la science accomplis du « cadrage » qui sont véritablement la marque de l’architecte. À cela s’ajoute une grande bâche sur laquelle est imprimée une photo de la Villa L, petit chef-d’œuvre de rigueur et d’évidence, noyée dans un environnement du type de ceux que dénonce Ricciotti ; bâche présentée à la Biennale d’architecture de Venise, et dorénavant conservée dans les collections du Centre Pompidou. Également, marquant l’entrée de l’exposition, une photo brutale, tragique, signée Valérie Jouve, du Stadium de Vitrolles qui révéla Ricciotti aux yeux du monde en 1990, et qui est aujourd’hui à l’abandon… La deuxième séquence, follement astucieuse, a consisté à imprimer sur la plaque de verre recouvrant la piscine intérieure les plans des diverses architectures de Ricciotti, visibles debout, lisibles à genoux. Sur lesquels on peut donc glisser ou s’étendre...
La troisième consiste en une longue vidéo, commande spécifique de la villa Noailles à l’artiste Jean-Luc Charles, et qui mêle visites à l’agence, à la maison et sur les chantiers, entretiens de l’architecte et de certains clients, réactions éparses, vie quotidienne...
Au fil du film, Ricciotti réussit à occuper totalement l’espace, témoignant ainsi de ses qualités de comédien. Quant à Jean-Luc Charles, il colle au plus près de la personnalité et du personnage de l’architecte sans pour autant abandonner un seul instant son regard d’auteur.
Au total, une exposition exemplaire que vient renforcer une monographie, tout juste publiée (1). Paul Ardenne, son auteur, s’enflamme pour son sujet : « violence et passion », « un caractériel structuré », «  pulsion d’excès », « impénitente culture de l’impureté, goût calculé de l’impur », « radicalité et intransigeance » sont les expressions le plus souvent employées pour définir l’architecte. Manque peut-être une dimension : Ricciotti est compulsivement séducteur et tout autant compulsivement séduisant. Paul Ardenne, historien, nous rappelle à juste titre que les barbares, vainqueurs de Rome, s’épuisèrent à imiter le génie italien des siècles durant. On ne peut s’empêcher de penser que Ricciotti, de culture romaine jusqu’au bout des ongles, imite parfois – souvent –, les barbares sans pour autant s’épuiser le moins du monde.
Et puis, au coin d’un paragraphe, ces quelques mots : « … en termes de référence, inutile donc de rameuter les icônes du genre Villa Noailles de Mallet-Stevens ou autres splendeurs domestiques upper class nées de la vie facile… », en écho involontaire et plein d’humour à l’exposition.

(1) Paul Ardenne, Rudy Ricciotti, coédité par Ante Prima et Birkhäuser, 290 p., 53 euros. ISBN 3-7643-6966-3.

VILLAS-SPECTACLES, RUDY RICCIOTTI/ARCHITECTE

Jusqu’au 12 avril , Villa Noailles, montée Noailles, 83400 Hyères, tlj sauf lundi et mardi 10h-12h, 14h-17h30, tél. 04 94 12 52 90.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : Un architecte impétueux

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