Toute la mémoire de Fès

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 21 août 2014 - 1463 mots

Berceau des plus grandes dynasties marocaines, la ville de Fès est un musée à ciel ouvert. Jalousement conservés à l’ombre de ses madrasas et de ses mosquées, ses trésors vont voyager à Paris pour rejoindre les dorures du Louvre. Récit de cette folle expédition.

Par la grande porte ogivale, nous apercevons les lointains indéfinis de colonnes et d’arcades d’une forme exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l’art merveilleux des Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles descendent des voûtes, et tout est d’une neigeuse blancheur, qui répand un rayonnement jusque dans la pénombre des longs couloirs. Un peuple de fidèles en burnous est prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches couleurs et le murmure des chants religieux s’échappe de là, continu et monotone comme le bruit de la mer… » L’homme qui lance ce cri d’amour au Maroc et à l’une de ses plus belles mosquées, la célèbre al-Qarawiyyin de Fès, n’est autre que Pierre Loti, l’infatigable pèlerin des antipodes. Plus d’un siècle plus tard, force est de constater que l’émotion est intacte. Blottie dans le dédale labyrinthique et enivrant des ruelles de la médina, celle qui a longtemps été la plus grande mosquée d’Afrique du Nord —le titre lui a été ravi il y a peu par celle de Casablanca— distille encore ce parfum de spiritualité qui fit sa renommée bien au-delà des remparts de Fès. Édifiée en 859 à l’initiative d’une femme originaire de Kairouan, Fatima al-Fihriya, elle est la mémoire de la ville, le cordon ombilical qui la relie à ce passé glorieux où des deux côtés des rives de la Méditerranée, les sciences, les arts et la poésie atteignirent, entre les XIe et XVe siècles de notre ère, des sommets rarement égalés.

C’est cette brillante histoire intellectuelle, économique et sociale qu’ont souhaité faire revivre de concert Yannick Lintz, directrice du département des arts de l’Islam du Louvre, et Bahija Simou, directrice des Archives royales du Maroc, à travers une exposition aux allures d’épopée orientale. Rien ne manque, en effet, à ce récit ponctué de conquêtes enfiévrées et de fondations de cités « d’or et de lumière » qui ont pour nom Séville, Cordoue, Marrakech, Fès ou Rabat… De l’avènement au pouvoir d’Idris Ier (qui s’impose aux tribus islamisées de la région de Volubilis et se fait reconnaître souverain en 789) aux derniers feux de la dynastie des Mérinides (qui tisseront au XIVe siècle des liens étroits avec les royaumes chrétiens d’Aragon et de France), un vaste empire politique et culturel voit le jour des riches plaines de l’Andalousie aux confins du Sahara, de l’Afrique à l’Espagne. Cette culture plurielle va être véhiculée par une même langue, l’arabe, vecteur des arts et des sciences, de la poésie comme des traités de mathématiques et d’astronomie.

Fès, ville de savoir
Ce n’est donc point sans une réelle émotion que nous pénétrons à titre exceptionnel dans la bibliothèque qui jouxte la mosquée al-Qarawiyyin de Fès. Là, tout n’est que calme et recueillement. C’est dans un silence quasi religieux que les étudiants, filles comme garçons, se plongent dans l’un des innombrables volumes que renferme cette vénérable institution fondée au XIVe siècle par un souverain mérinide. « Elle n’a jamais fermé ses portes depuis sa création jusqu’à nos jours », nous explique le grand imam de la mosquée avec fierté. La ville de Fès peut s’enorgueillir, en effet, d’avoir abrité la plus vieille université au monde et accueilli en son sein les plus grands savants et intellectuels d’Orient et d’Occident, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Parmi les joyaux exposés au Louvre, le public pourra ainsi admirer un manuscrit autographe de Maïmonide en personne, ce grand philosophe, médecin et juriste juif né à Cordoue au XIIe siècle, qui prônait dans ses écrits une réconciliation de la science et de la religion. Une conception éclairée que l’on retrouve chez un autre intellectuel cordouan, mais musulman celui-ci : le grand Averroès. Ce dernier n’allait-il pas devenir célèbre pour ses traductions et commentaires éclairés du philosophe grec Aristote ? On lui doit également des travaux scientifiques d’une portée considérable, comme ce traité de médecine abordant le corps humain dans sa globalité qui fera, lui aussi, le voyage exceptionnel jusqu’à Paris…

Du futur pape Sylvestre II au diplomate et explorateur Léon l’Africain, en passant par le célèbre voyageur arabe Ibn Battuta, nombreux furent ainsi les illustres « pèlerins » qui portèrent leurs pas jusqu’à Fès et ses nombreuses universités ou écoles baptisées « médersas » ou « madrasas ». L’une des plus émouvantes et des plus belles, en dépit de ses dimensions modestes, n’est autre que la madrasa el-Attarine, véritable joyau de céramiques et de stucs qu’on croirait ciselés dans de la dentelle. Édifié en 1323-1325, ce petit miracle d’élégance et d’harmonie symbolise à lui seul la parfaite synthèse opérée par les artisans de Fès entre les apports de Cordoue et de Kairouan. Si les graciles colonnes et le rythme des arcades confèrent à cette exquise miniature une sensation de légèreté et d’extrême raffinement, la débauche de zelliges, de bois et de plâtres sculptés semble obéir à quelque secrète combinaison mathématique. Nulle monotonie, cependant, dans ces alternances de rythmes et de matériaux. Si la figuration humaine a déserté ces lieux, la vie se faufile dans la ligne souple de rinceaux végétaux, voire dans le gracieux profil de pommes de pin. Quoi de plus logique que de puiser dans son environnement le plus proche la source de ses inspirations ! Comme un point final ponctuant cette cour pavée aux allures de partition musicale, une fontaine en marbre épouse la silhouette d’une fleur aux pétales stylisés.

L’eau, l’or de Fès
À Fès, l’eau et la nature ne sont jamais très loin ! Il suffit, pour s’en convaincre, d’arpenter en plein cœur de la journée les innombrables ruelles qui tissent à travers la ville leur toile d’araignée. Ici bruisse le son cristallin d’une fontaine, là un homme se penche vers une vasque pour faire ses ablutions. Ailleurs, l’eau accomplit des miracles et donne la vie, comme dans ces patios fleuris des riyads et des palais qui évoquent irrésistiblement les cours des maisons sévillanes ! À quelques encablures de la madrasa Bu’Inaniya (l’un des autres grands centres d’enseignement et de spiritualité de la ville), c’est une horloge hydraulique qui rythmait l’existence des Fassis, riches comme pauvres ! Mais c’est peut-être à l’ombre des parcs, refuges des amoureux, que l’on comprend le mieux l’importance économique et spirituelle de l’eau en terre marocaine. N’est-elle pas celle qui fait jaillir le paradis céleste au cœur de la cité ?

C’est encore le murmure de l’eau qui se fait entendre dans le superbe jardin planté de mille essences du palais Batha, qui abrite le Musée des arts décoratifs de la ville. Pour l’heure, cette splendide demeure du XIXe siècle est temporairement fermée au public, car une poignée de restaurateurs marocains peaufinent leurs dernières interventions sur les pièces destinées à faire le voyage jusqu’à Paris. Soit une véritable expédition si l’on considère la taille (1,60 m) et le poids exceptionnels de ce lustre « baroque » aux ailettes ouvragées qui n’est autre que celui de la mosquée al-Qarawiyyin ! La restauration de cette ancienne cloche d’église, butin de guerre rapporté d’Espagne lors de la bataille de Gibraltar de 1333, n’a pas été – on s’en doute – une mince affaire. Quittant pour la première fois son « cocon », le lustre a été démonté puis transporté en catimini au lever du jour pour éviter l’encombrement matinal des ruelles de la médina. « De la même façon que l’on conduit les jeunes mariées le jour de leurs noces ! », plaisante l’une des restauratrices. À quelques mois du montage de l’exposition parisienne, Yannick Lintz ne dissimulait pas son inquiétude quant à la présentation d’une telle pièce sous le plafond même du Louvre ! Mais que les futurs visiteurs se rassurent : le lustre de la mosquée devrait être pesé préalablement au laser avant de prendre place au cœur du plus grand musée du monde, sous la rotonde…

Et l’on frissonne davantage encore en devinant sous des bâches de protection ces autres joyaux que sont le minbar (chaire) de la mosquée des Andalous datant du Xe siècle (soit le plus ancien conservé dans le monde islamique) ou bien ses parèdres, le minbar de la mosquée al-Qarawiyyin ou celui de la madrasa Bu’Inaniya doté d’une splendide marqueterie ! Des pièces d’autant plus précieuses lorsque l’on sait qu’au Maroc les non-musulmans ne peuvent pénétrer dans les mosquées et les lieux saints depuis un décret promulgué en plein Protectorat par le maréchal Liautey ! C’est dire si l’exposition du Louvre constitue un petit miracle en soi : transporter les secrets les mieux gardés de Fès pour les exposer aux yeux de tous sous nos cieux. Un cadeau « divin », assurément…

« Le Maroc médiéval, un empire de l’Afrique à l’Espagne »

Du 16 octobre au 19 janvier 2015.
Musée du Louvre. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h.
Nocturne le mercredi et vendredi jusqu’à 21 h 45.
Tarif : 13 e.
Commissaires : Yannick Lintz, Bahija Simou, Claire Delery et Bulle Tuil-Leonetti.
www.louvre.fr

Légende Photo :
La madrasa el-Attarine (1323-1325) à Fès au Maroc @ photo La Fondation nationale des musées du Maroc

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°671 du 1 septembre 2014, avec le titre suivant : Toute la mémoire de Fès

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