Art contemporain

Toguo Barthélémy, la voix des origines

Par Amélie Adamo · L'ŒIL

Le 8 avril 2021 - 1711 mots

Figure centrale de la création contemporaine dans le monde, l’artiste, qui partage sa vie entre le Cameroun et la France, réalise une œuvre engagée, comme on pourra bientôt le voir au Musée du quai Branly – Jacques Chirac.

Lorsque naît dans le cœur de Barthélémy Toguo le désir de devenir artiste, il n’est encore qu’un jeune collégien. C’est alors grâce aux livres qu’il découvre l’aventure de l’art occidental et se prend de passion pour les maîtres classiques. « Les œuvres de Goya, Titien, Rembrandt et Caravage m’ont subjugué par leur forme, leur technique et leur format », se souvient-il aujourd’hui. « J’étais fasciné par les clairs-obscurs, où les visages surgissaient grâce aux contrastes, de façon magique. Alors, j’ai décidé de m’abandonner à ce métier de peintre et de travailler comme les grands maîtres, avec détermination… Ce qui m’animait, c’était l’accès à l’art et la possibilité d’en faire une ligne de conduite pour atteindre mon objectif, poursuit Barthélémy Toguo. J’ai réalisé la chance que j’avais ; je l’ai saisie pour apprendre, travailler, voyager et découvrir de nouveaux horizons, afin de trouver ma place dans le champ de l’art. »

Cette détermination, Barthélémy Toguo l’a toujours conservée, puisant dans ses origines camerounaises une « endurance mêlée à une farouche volonté de progresser » dans sa manière « d’aborder le monde ». L’artiste semble marquer tous ceux qui le connaissent par cette singulière endurance et cette hyperactivité créative. Pour le galeriste Jean Frémon, Barthélémy Toguo est un homme « agissant » dont « l’énergie est communicative », un homme qui ne cesse d’explorer dans ses divers ateliers, de Paris à Bandjoun, toutes les formes de création, des plus traditionnelles aux plus contemporaines : ici la peinture, la sculpture, la gravure ou le dessin ; là l’installation ou la performance, que l’artiste travaille de façon combinée ou isolée, selon ses besoins et ses visions. Nourri par un apprentissage riche et multiple, Barthélémy Toguo développe une pratique fondée sur la maîtrise de moyens très diversifiés : des beaux-arts d’Abidjan à ceux de Grenoble, l’artiste a su tirer profit d’un enseignement tantôt académique, fondé sur la copie des classiques, tantôt plus ouvert à l’art contemporain, comme la vidéo et la performance. Œuvre « protéiforme », note Jean Frémon, « à la fois lyrique et militante ».

Être politique

S’il est un fil rouge dans cette diversité formelle, c’est très clairement l’affirmation d’un art engagé aux fortes résonances politiques. Un art qui interroge la question des origines et demeure résolument tourné vers le peuple, témoin révélateur des luttes et des injustices. Fil rouge avec lequel l’art de Barthélémy Toguo retisse la trame humaine et vient colmater les déchirures. Bien sûr, l’artiste puise dans son expérience de vie et dans une mémoire liée à l’histoire africaine. Mais son questionnement de l’humain se veut universel. Comme le note Barthélémy Toguo, il peut « traiter des sujets, des récits, des émotions propres au continent africain mais [son] travail n’a pas d’appartenance géographique stricte ».

Dans sa démarche, il y a une « étonnante capacité à redonner vie à des drames historiques », comme en témoigne pour Jean Frémon « l’exposition “Strange Fruit”, d’après la fameuse complainte de Billie Holiday stigmatisant les lynchages des États sudistes, dans laquelle étaient présentées des têtes rouges collées sur des disques vinyle suspendus à des branches d’arbres où étaient perchés des corbeaux de métal, avec, au sol, des chiens méchants résumant la haine des lyncheurs ». De même, il réside, pour Jean Frémon, une forte dimension politique dans les slogans, les mots d’ordre, les protestations que Barthélémy Toguo grave sur des tampons de bois, exprimant « toutes les légitimes revendications qu’il faut sans cesse réitérer dans l’espoir de voir progresser leur prise de conscience ».

De manière générale, l’art de Barthélémy Toguo tente de restaurer un dialogue entre l’Afrique et l’Europe. Un grand nombre de ses œuvres interrogent l’ambivalence des rapports entre cultures africaines et européennes : rejet, racisme, génocide, mais aussi réconciliation et enrichissement mutuel. Pour lui, « un art engagé ou politique est une production où le concepteur affirme un point de vue tranché, via sa création qui laisse transparaître une position ». Mais cet engagement n’est intéressant que s’il transcende la question de l’origine pour interroger une plus large universalité. C’est ce dont témoignent certaines expositions auxquelles Barthélémy Toguo a participé, comme « Africa Remix » ou « Global(e) Resistance » au Centre Pompidou, l’une réunissant des artistes issus du continent africain et de sa diaspora, l’autre regroupant des artistes majoritairement issus des Suds (Afrique, Amérique latine, Moyen-Orient, Asie).

Comme le souligne justement Barthélémy Toguo, de telles expositions montrent « l’engagement des artistes dans leur manière d’aborder le politique et le social à l’échelle de leur pays d’origine, mais aussi à l’échelle internationale, accédant ainsi à l’universel ». Et c’est une même universalité qu’on retrouve dans les œuvres les plus politiques de Barthélémy Toguo, comme Urban Requiem (une installation de 112 sculptures, montrée à la Biennale de Venise en 2015, « All the World’s Futures », dirigée par feu Okwui Enwezor) et Rwanda 1994 (une huile sur toile de 4 x 10 m, peinte en 2012-2014). Ce tableau commémore le 20e anniversaire du génocide du Rwanda (génocide des Tutsis, 1994), mais, précise l’artiste, si « le sujet de départ est africain, ce qui se dégage de l’œuvre prend une dimension universelle qui touche toute l’humanité ».

Réalisme poétique

Il y a dans Rwanda 1994 une résonance forte avec un drame historique : « Ce génocide m’a marqué », confie Barthélémy Toguo, « J’ai voulu y évoquer, à ma façon, ce crime à grande échelle qui a traumatisé le monde entier, et surtout le continent africain ; l’être humain s’y est montré, une fois de plus, un véritable prédateur pour l’homme, ignorant toutes les valeurs qui constituent les fondements de l’humanité. » Mais, par son traitement formel, l’œuvre demeure irréductible au fait historique : elle transcende le réel par une poésie universelle qui tente d’éviter le pathos et l’illustratif. Comme le remarque Barthélémy Toguo, il n’est pas « un dessinateur de presse pour illustrer en direct des réponses ou des questionnements à chaud ; le cheminement est assez long pour [lui] ». De même, précise-t-il, dans Rwanda 1994,« plutôt que de [s]’appesantir sur l’horreur des massacres, [il a] souhaité mettre en évidence plastiquement l’espoir du retour de la paix, représenté par la prolifération de la végétation, qui manifeste l’énergie de la vie indestructible capable de toujours renaître ; tout cela sous le regard protecteur d’un grand oiseau annonciateur de la réconciliation entre les peuples se tenant désormais par la main. »

C’est dans cette poétique que l’art de Barthélémy Toguo trouve son caractère universel : « Mon œuvre appartient à la figuration, mais elle ne va jamais vers l’hyperréalisme ; il s’agit d’une sorte de réalisme poétique. » Ce réalisme poétique est peuplé de figures hybrides, dont les perpétuelles métamorphoses restent ouvertes aux interprétations, parfois animales, humaines ou végétales, parfois divines ou démoniaques. À travers ces hybridations, explique l’artiste, « c’est le vivant qui [l]’intéresse, et ses interactions ». Par ces figures, l’univers de Barthélémy Toguo crée une « esthétique relationnelle » à travers laquelle l’œuvre communique avec celui qui la regarde, partageant « sens » et « énergie ».

Une part de cette énergie communicative émane de la façon dont Barthélémy Toguo orchestre le geste, le dessin et les couleurs. Arabesques, tracés linéaires, tâches, signes ? Formes humaines, animales, végétales ? Le dessin identifie, mais demeure ambivalent. À la fois souple et précis. Avec fraîcheur et lyrisme aussi, la matière se pose de manière fluide, d’un seul mouvement. Noir, bleu, orange : les couleurs s’enchaînent, se superposent, s’épandent de façon tantôt opaque, tantôt translucide. De cette orchestration naissent les correspondances au réel, libres et poétiques. Par analogie, par fragment, l’œuvre suggère et se révèle toujours différemment à celui qui la regarde. Un regardeur qui, des peintures aux environnements, participe tant psychiquement que physiquement à l’œuvre. Tantôt contemplateur immobile, tantôt en mouvement, tous ses sens se voient sollicités – la tête, l’œil, la main et l’ouïe. Multiplicité sensorielle qui ouvre grand la voie des interprétations et de l’imaginaire.

Bandjoun au cœur

Difficile de dresser un portrait de Barthélémy Toguo sans évoquer son attachement à Bandjoun. Ville camerounaise dans laquelle l’artiste réside et travaille, en alternance avec Paris. Ainsi, dit-il, « l’atelier de Paris est un lieu de réflexion, de création, de production, d’échange, de rencontres ; un croisement de savoirs et de techniques. Quant à Bandjoun, c’est aussi un lieu de réflexion, de maturation et de production de projets gigantesques. »

C’est dans cette ville que Barthélémy Toguo a fondé, avec ses propres fonds, Bandjoun Station. Architecture composée de deux bâtiments : l’un est centre d’art et lieu d’exposition, l’autre est résidence d’artistes visant à favoriser la réalisation d’œuvres in situ. Parallèlement, Bandjoun Station, c’est aussi l’exploitation de trois hectares de terrain alentour en pépinière caféière. Ainsi, l’artiste a « créé la fondation pour des raisons de politique culturelle, pour combler un manque criant et donner la voix aux artistes, pour ouvrir un lieu permettant aux jeunes de découvrir l’art sous toutes ses formes et aussi de participer à des activités agricoles soucieuses de préserver la nature. Ce projet d’agriculture bio voulait aussi aider les femmes de la région. »

Bandjoun matérialise un aspect fondateur de toute la démarche de Barthélémy Toguo : instaurer un dialogue entre art classique africain et art contemporain mondial. Et, qu’il s’agisse de la fondation ou de sa propre pratique, ce qui intéresse l’artiste, « c’est la connaissance et l’exploration de ce qui fait le tissu humain ». Qu’il soit à Bandjoun ou à Paris, chaque matin, l’artiste prend le chemin de l’atelier avec chevillé au corps un même désir qui persiste : « C’est un engagement envers moi-même et mes choix de vie, et un besoin ardent de créer, de continuer ma trajectoire dans la réalisation de mes projets en cours et en devenir. » Un besoin ardent qui se réinvente sans fin dans l’accomplissement des œuvres. Comme ce projet, confie l’artiste, de « réaliser une dizaine de sculptures dans la ville de Bandjoun, et faire ainsi de cette ville une capitale de la sculpture ».

 

1967
Naissance à M’Balmayo, au Cameroun
1989-1993
Études d’art à Abidjan, Grenoble et Düsseldorf
2008
Création de la fondation Bandjoun Station, destinée à accueillir en résidence des artistes et des chercheurs du monde entier
2015
Okwui Enwezor l’invite à exposer à la Biennale de Venise « All the World’s Futures »
2016
Nommé pour le prix Marcel Duchamp
2021
Exposition monographique au Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Barthélémy Toguo est représenté par la Galerie Lelong
« Désir d’humanité, les univers de Barthélémy Toguo »,
Musée du quai Branly – Jacques Chirac, 37, quai Branly, Paris-7e. Commissaire : Christiane Falgayrettes-Leveau, directrice de la Fondation Dapper. www.quaibranly.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°743 du 1 avril 2021, avec le titre suivant : Toguo Barthélémy, la voix des origines

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