Vendredi 14 décembre 2018

Thierry Crépin-Leblond, directeur du Musée national de la Renaissance – château d’Écouen

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 29 février 2012 - 1704 mots

Le conservateur doit avant tout être une personne de dévouement et d’abnégation,
pas quelqu’un qui cherche à avoir une emprise intellectuelle sur la société.

Cela pourrait passer pour de la fausse pudeur ou de la coquetterie, mais Thierry Crépin-Leblond semble sincère : il accepte à reculons de se prêter à l’exercice du portrait. Et à la seule condition que l’accent soit mis sur le rôle du conservateur plutôt que sur son propre parcours. L’entreprise s’avère donc délicate pour cerner la personnalité de cet érudit qui dirige depuis 2005 le Musée national de la Renaissance – Château d’Écouen. Un musée « à taille humaine » aime-t-il à rappeler, où il est possible de « parler de tout » et de « mélanger les disciplines » autant que les périodes et les civilisations. « J’étais heureux d’être nommé à Écouen, d’autant plus qu’il s’agit d’un musée d’objets d’art. Mon parcours m’a donné le goût des objets, ce que je n’avais pas forcément au départ. » Médiéviste de formation, Thierry Crépin-Leblond est passé par la prestigieuse École des Chartes avant de décrocher, du premier coup également, le concours de conservateur, en 1987. Cette même année où il est diplômé de l’École du patrimoine, il soutient sa thèse sur les palais épiscopaux en France au Moyen Âge. C’est pendant l’adolescence que ce fils d’ambassadeur né en 1963 à Brazzaville (République du Congo) a développé une véritable passion pour l’Histoire. Alors installé en Bulgarie, l’adolescent rêveur et solitaire consacre son temps à la lecture, dévore des ouvrages comme L’Illiade et l’Odyssée. À onze ans, il visite le site archéologique de Troie, où il découvre, ébahi, les ruines hellénistiques. L’expérience est vécue comme « une fulgurance » selon ses propres termes. Il cherche ensuite le moyen qui va lui permettre de répondre à cette vocation, ce qui le conduira tout droit à l’École des Chartes, où il se découvre un penchant pour les manifestations artistiques, notamment architecturales. Un stage réalisé au Louvre au département des Objets d’art, sous la houlette de Danièle Gaborit, puis au département des sculptures, que dirige son époux Jean-René Gaborit, lui apprend « la matérialité de l’objet » et l’importance « du dossier documentaire pour l’étude d’une œuvre ». Deux éléments fondamentaux qui le guideront dans sa mission de conservateur du patrimoine.

Des expositions scientifiques
Il fait ses armes avec un premier poste à Écouen en 1989, sous la direction d’Hervé Oursel. Puis, dix ans plus tard, il succède à Sylvain Bellenger à la tête du château de Blois. Lorsqu’il revient à Écouen pour en prendre les rênes, Thierry Crépin-Leblond a 42 ans : il est le plus jeune directeur d’un musée national. Il poursuit le travail initié à Blois et s’évertue à casser les cloisons entre spécialités. L’exposition sur « Claude Gouffier, collectionneur et mécène à la Renaissance », lui permet en 1994 de toucher à différentes disciplines tout comme l’exposition « Marie de Médicis : un gouvernement par les arts » en 2003. Ce refus de s’enfermer dans une spécialité lui vaut d’être contesté par certains spécialistes. Sa participation à « France 1500 », exposition magistrale organisée au Grand Palais (en octobre 2010) avec pour partenaire Geneviève Bresc-Bautier, directrice du département des Sculptures du Louvre, et Élisabeth Taburet-Delahaye, directrice du Musée national du Moyen Âge – Thermes de Cluny, lui offre l’occasion de mettre en forme une sorte de synthèse de ses études sur la Renaissance. Mais l’homme se montre insatisfait, soulignant sa « frustration encyclopédique de ne pas avoir pu traiter la peinture murale et aborder réellement l’architecture. Il aurait fallu faire davantage ». Le partenariat entre les trois institutions permet aussi de transcender les clivages habituels, Écouen étant souvent considéré comme le petit dernier de cette famille de musées de beaux-arts. « Même si nous en avons bavé, même si nous nous sommes tapé dessus, il y a eu des moments de délices. Nous brûlions tous de la même flamme », se souvient Thierry Crépin-Leblond. Selon lui, organiser une exposition aide à décanter la recherche et elle n’aurait de raison d’être autre que scientifique. Françoise Barbe, conservateur au département des Objets d’art au Louvre, co-commissaires de l’exposition « Majolique, la faïence italienne au temps des humanistes » qui vient de fermer ses portes à Écouen, confirme : « Jamais Thierry Crépin-Leblond ne fera une exposition sans problématique, pour la seule joie de voir de beaux objets. Il est d’une grande exigence intellectuelle, avec ce souhait de donner la parole aux spécialistes. Il connaît parfaitement les archives, ce qui lui permet de reconstruire une image très concrète de la Renaissance. »

Un pédagogue exigeant
S’il aime à travailler avec des spécialistes, Thierry Crépin Leblond a le goût de transmettre son savoir. Après avoir enseigné dix ans à l’École du Louvre, il dispense actuellement des cours à l’École des Chartes. Mais c’est avant tout au public d’Écouen qu’il prodigue ses connaissances. Quiconque franchit les portes du château peut s’attendre, à tout moment (week-end compris) à une présentation historique du lieu en bonne et due forme par ce directeur rebaptisé en interne « le super conférencier ». Avec le public aussi, Thierry Crépin-Leblond se montre exigeant et les expositions qu’il met sur pied sont réputées parfois difficiles. « Le professeur à l’école doit-il expliquer tout le poème ou doit-il laisser une part de mystère et de séduction où chacun y mettra ce qu’il veut ? », interroge, non sans malice, le conservateur, avant que sa conclusion ne tombe comme un couperet : « À force de vouloir faire le bonheur des gens, on le fait malgré eux, contre eux, et on les mutile ». Thierry Crépin-Leblond a le goût des métaphores. Et il ne tarit pas d’exemples quand il s’agit de définir sa politique des publics : « parvenir à un sommet, ce n’est pas la même chose d’y arriver par soi-même ou en téléphérique. Il y a une tendance aujourd’hui à vouloir voir le glacier depuis le téléphérique et à prétendre ensuite qu’il s’agit de démocratisation culturelle ». Le Musée d’Écouen se mérite, donc. « Chaque exposition est une sorte de bricolage avec, inévitablement, des tensions entre ceux qui voudraient qu’on explique davantage, et ceux qui aimeraient se passer des cartels », ajoute-t-il. Certains de ses collaborateurs s’amusent, ou s’agacent, de sa propension à boucler l’accrochage d’une exposition au tout dernier moment. « Il ne supporte pas une exposition qui est prête à l’heure. Parfois on a l’impression qu’il complique les choses uniquement pour honorer ce principe, ça peut être freinant pour les équipes », souligne l’un d’eux. Les échanges avec les non conservateurs d’Écouen font parfois des étincelles ; les murs du château en tremblent encore. Mais qu’importe, Thierry Crépin-Leblond poursuit la ligne qu’il s’est fixée, omniprésent au musée sans négliger le territoire dans lequel il s’inscrit. « Pendant longtemps, ce musée s’est construit en dehors de la ville. Il a travaillé avec la municipalité pour que l’ensemble de la population s’approprie ce lieu à travers notamment une sorte d’université populaire à destination des Écouennais. Pour cela, il a fait preuve d’une grande détermination », souligne Charlotte Brun, 1re adjointe au maire et conseillère régionale.

Placer l’œuvre avant tout
De la détermination, il en a montré aussi quand il a fallu enrichir les collections du musée. Malgré des budgets serrés, il s’est débrouillé pour réaliser des acquisitions majeures qui ont fait des jaloux jusqu’au sein même du Louvre. Ainsi les deux tapisseries de la tenture de Diane, acquises habilement avec la participation du fonds du patrimoine en 2007, le pavement de Polisy acheté grâce à une opération de mécénat l’année suivante ou encore le portrait émaillé de Pâris par Léonard Limosin, émailleur du roi, emporté lors de la vente de la collection Yves Saint Laurent-Pierre Bergé en 2010. Thierry Crépin-Leblond connaît suffisamment les rouages de l’administration pour agir au moment opportun et tourner les choses à l’avantage de son musée. Lui qui ne se voit pas à la tête d’un grand établissement public, a œuvré dans l’ombre, à préserver l’intégrité des musées SCN (Service à compétence nationale) alors que le projet présidentiel d’une Maison de l’Histoire de France, à la recherche d’un contenu, lorgnait sur leurs collections. L’orage est désormais passé, même si l’idée de rattacher les musées nationaux à un établissement « tête de réseau » est toujours présente dans certains esprits. Sur ce sujet, Thierry Crépin-Leblond reste discret comme l’exige le devoir de réserve auquel est soumise sa profession… On aimerait pourtant entendre plus souvent la voix de ces spécialistes sur des sujets d’actualité. « On peut rêver d’un statut de magistrat pour les conservateurs, mais cela aurait bien des conséquences… Ce n’est pas à nous de nous substituer à une société qui se laisse faire. Le conservateur est au service de la collectivité et quand la collectivité erre, il erre avec elle », tranche Thierry Crépin-Leblond. Et d’enfoncer le clou : « Je refuse ce nombrilisme de la profession. Le conservateur doit avant tout être une personne de dévouement et d’abnégation, pas quelqu’un qui cherche à avoir une emprise intellectuelle sur la société même s’il en brûle. » Son rôle à lui se trouve déjà bien rempli : à la fois celui d’un scientifique et d’un gestionnaire constamment à « la recherche du compromis équilibré et positif » comme il le souligne. Conscient qu’un des principaux problèmes rencontrés par le conservateur « est de ne pas devenir caution d’un système qui le broie », Thierry Crépin-Leblond met en garde contre l’instrumentalisation des collections. « Il fait passer les œuvres avant tout, ce qui est difficile à l’heure actuelle où le musée est soumis à une logique événementielle de rentabilité immédiate », témoigne un de ses collaborateurs, le comparant volontiers au personnage du Guépard imaginé par Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Thierry Crépin-Leblond, lui, se projette à plus long terme, désireux d’inscrire son action dans la durée et œuvrer pour les générations futures.

THIERRY CRÉPIN-LEBLOND EN DATES

1963 : Naissance à Brazzaville (République du Congo)
1987 : Obtient le concours de conservateur du patrimoine et passe sa thèse à l’École des Chartes
1989 : Conservateur au Musée national de la Renaissance au château d’Ecouen
1999 : Directeur du Château de Blois
Depuis 2005 : Directeur du Musée national de la Renaissance au château d’Ecouen

En savoir plus sur Thierry Crépin-Leblond

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°364 du 2 mars 2012, avec le titre suivant : Thierry Crépin-Leblond, directeur du Musée national de la Renaissance – château d’Écouen

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