Art moderne

Abstraction

Rothko, vibrant et envoûtant

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2014 - 665 mots

Si les toiles présentées au Gemeentemuseum de La Haye sont splendides, certains choix de présentation paraissent très artificiels.

LA HAYE - L’œuvre de Mark Rothko (1903-1970) est toujours aussi séduisante. Il suffit de voir la foule qui attend à l’entrée de l’étonnant bâtiment du Gemeentemuseum de La Haye. L’œuvre de Rothko est toujours aussi captivante. Il suffit d’observer les visiteurs absorbés, happés par ces nappes chromatiques d’une luminosité irradiante, envoûtés.

Pourtant, et malgré la qualité des toiles rassemblées, l’exposition n’est pas parfaite. Pour commencer, visiblement, le fait de posséder la plus importante collection de Mondrian était trop tentant. D’où, probablement, cette idée incongrue d’une rencontre entre les deux artistes. Sans doute, l’un et l’autre sont considérés comme des maîtres de l’abstraction. Pour autant, leur confrontation à l’aide de quelques toiles n’est pas très convaincante. Elle l’est encore moins quand, sur la même cimaise, est associée au merveilleux Victory Boogie Woogie de Mondrian (1943-1044) une peinture de Rothko, une flambée de rouge (Sans titre, 1970), sous le prétexte qu’il s’agit de leur toute dernière œuvre à chacun.
L’autre idée, originale mais curieuse, est celle d’un double parcours. Le premier, qui, selon le commissaire, se situe du côté de la connaissance (voire de la pédagogie), n’a rien de surprenant. Le trajet chronologique s’ouvre sur quelques tableaux figuratifs (un splendide « portrait » d’une femme assise de 1930, une vision sombre de la période de la Dépression). Les toiles de Rothko échappent toutefois au réalisme typique des peintres de l’Amérique contemporaine. Situées à l’intérieur ou dans un cadre urbain, les visions aux couleurs assourdies semblent préserver un secret. D’un espace sans profondeur, construit à partir de bandes horizontales et verticales, émergent des êtres humains dont nous apercevons rarement le visage. Rothko se plaît à représenter la ville d’en bas, le subway [métro] et ses stations souterraines.

L’artiste s’éloigne progressivement de la représentation du quotidien et construit un univers pictural peuplé de mythes et d’archétypes primitifs.

Univers aquatique
Suit la période surréalisante, particulièrement bien représentée ici. Les toiles du peintre américain se remplissent d’hybrides qu’on ne peut classer avec certitude parmi les végétaux ou les animaux, de formes de vie primitives, à mi-chemin du visuel et du visionnaire. Univers aquatique, à l’atmosphère lumineuse et transparente, que l’on retrouve sous une forme abstraite en 1949, dans ce cycle nommé « Multiforme », peuplé des configurations amorphes qui semblent flotter sur la surface. Puis, d’un tableau à l’autre, le peintre agrandit le format afin d’atteindre à une échelle monumentale et de réduire la distance entre l’objet tableau et le corps du spectateur. La toile se transforme en un mur de couleurs stratifiées, qui vibrent et s’étendent partout. On atteint la période « classique » de Rothko : les formes d’une géométrie tremblante sont superposées symétriquement sur un fond quasi monochrome ; la dissolution de la structure à ses extrémités incite à la méditation ; la couleur se perd dans l’espace pour donner naissance aux paysages sans limites, qui résistent à la possibilité d’être parcourus par le regard. Cette évolution de l’artiste est clairement montrée et une salle met même spectaculairement en scène ses réalisations murales : inachevée (Harvard), architectoniques (la série des « Seagram Mural »), religieuse ou transcendantale avec la magnifique chapelle de Houston (Texas).
Arrivé en fin de parcours, le visiteur qui rebrousse chemin découvre un second trajet constitué de petites salles, chacune contenant une seule œuvre du maître. Les organisateurs évoquent le choc ressenti par Rothko face aux cellules du monastère San Marco, décorées par Fra Angelico (Florence). Ainsi, il s’agirait d’une seconde traversée, dirigée exclusivement par l’émotion.

On reste perplexe devant cette séparation artificielle, d’autant plus qu’à l’entrée un texte de salle affirme avec justesse que, face à la peinture de Rothko, la sensibilité et la compréhension sont inséparables, tissées l’une à l’autre. Chez Rothko, le vertige est à la fois méditatif et sensoriel, réfléchi et libre, intime et universel. Autrement dit, absolu.

Rothko

Commissaire : Franz-W. Kaiser, directeur des expositions au Gemeentemuseum
Nombre d’œuvres : 100

Mark Rothko

Jusqu’au 1er mars 2015, Gemeentemuseum, Stadhouderslaan 41, La Haye, tél 31 70 338 11 11, www.gemeentemuseum.nl, tlj sauf lundi 12h-18h. Catalogue, 192 p.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°421 du 17 octobre 2014, avec le titre suivant : Rothko, vibrant et envoûtant

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