Rétrospective

Peter Zumthor ou l’architecture des sens

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 2008 - 792 mots

Le Suisse, lauréat du Praemium Imperiale, expose pour la première fois les maquettes et les images de ses projets qui privilégient l’inscription dans le site.

LISBONNE - Tel le Phénix, ExperimentaDesign devrait renaître de ses cendres. La biennale de design et d’architecture (lire les JdA n°134, 12 ocotbre 2001 et n°178, 10 octobre 2003), née à Lisbonne en 1999 mais qui avait dû annuler son millésime 2007 faute de budget, devrait bien avoir lieu l’an prochain, début septembre. Pour lancer l’édition 2009, ses organisateurs ont concocté du 5 au 7 septembre un « Warm-Up » ou « tour de chauffe », avec notamment un incontournable « Think Tank » réunissant designers, architectes, curateurs et journalistes spécialisés en design autour du prochain thème de la biennale : « It’s About Time/Temps, mouvement, accélération en design et en architecture ». Cerise sur le « pasteis » (savoureux gâteau portugais, ndlr), la venue à Lisbonne de l’un des architectes les plus plébiscités du moment, le Suisse Peter Zumthor, lequel vient d’être désigné « Architecte lauréat » du 20e Praemium Imperiale 2008 (lire ci-contre) décerné par la Japan Art Association. Le maître d’œuvre helvète a ainsi fait salle comble, le samedi 6 septembre, lors d’une conférence donnée dans l’amphithéâtre Aula Magna de la cité universitaire, quelques heures avant d’inaugurer « Peter Zumthor, Édifices et projets, 1986-2007 », vaste rétrospective et première exposition majeure qui lui est consacrée à la LX Factory, ancienne usine du quartier de l’Alcântara aujourd’hui transformée en espace culturel. Sur quelque 3 000 m2 se déroulent, en effet, vingt années de recherches et de réalisations de cet esthète helvète né à Bâle en 1953 et qui a fondé son studio à Haldenstein, dans les Grisons, en 1979.

Plans séquences
Au rez-de-chaussée, dans la première salle, la mise en bouche impressionne : cinq maquettes à grande échelle – 1/10e – sont disposées à hauteur d’yeux, afin d’inciter le regard à se perdre au-dedans. Dans celle représentant le Musée Kolumba, à Cologne, le visiteur peut carrément glisser sa tête à l’intérieur et avoir une idée des jeux de lumière engendrés par les murs ajourés, tels qu’ils se produisent aujourd’hui dans la construction réelle. Les deux salles suivantes sont consacrées à deux installations audiovisuelles majestueuses, scénographiées par les réalisateurs Nicole Six et Paul Petritsch. Ces derniers ont sélectionné douze bâtiments de Zumthor, parmi les plus emblématiques – les thermes de Vals, sa propre maison-atelier, la chapelle Sogn Benedetg, la Kunsthaus de Bregenz… – et y ont planté à chaque fois six caméras pour réaliser des plans séquences de quarante minutes. Chaque édifice est ainsi projeté sur six écrans géants en même temps. Au visiteur ensuite de le reconstituer mentalement grâce aux six plans séquences différents. On comprend dès lors que ce qui compte, ici, pour Zumthor, c’est de montrer les lieux tels qu’ils sont et tels que s’en emparent les humains ou les éléments. De flirter au plus près, au plus juste, avec l’ambiance ou plus exactement l’« atmosphère » que sécrètent ses constructions. Dans un livre intitulé justement « Atmosphères » (éd. Birkhaüser, 2008, 75 pages, 29,90 euros, ISBN 978-3-7643-8841-6), qui vient de paraître, l’architecte analyse précisément cette notion d’atmosphère, laquelle « agit sur notre perception émotionnelle : c’est une perception d’une rapidité inouïe et qui nous sert, à nous autres êtres humains, apparemment pour survivre ». À travers ce dispositif, le visiteur peut, s’il est patient, la toucher du doigt.
Au troisième étage de l’édifice, sont déployées d’immenses consoles oblongues où sont décryptés, à travers aquarelles, plans, photographies et maquettes, pas moins de vingt-neuf réalisations ou projets. L’ensemble est considérable. Sans doute est-ce parce qu’il a débuté dans la vie professionnelle aux côtés de son père ébéniste, que Zumthor a développé une extrême sensibilité pour les matériaux, toujours choisis avec méticulosité. Ils entrent pour une bonne part dans la perception du bâtiment. Importent, pour lui, non seulement leur couleur, leur texture, leur harmonie, mais aussi leur « son » ou leur « température ». Peter Zumthor s’attache à la tension qui sourd entre l’intérieur et l’extérieur d’un bâtiment. Ainsi en est-il avec la chapelle Frère Klaus plantée dans un champ à Wachendorf (Allemagne), où le cube de béton extérieur, lisse et presque diaphane, le dispute à ses entrailles, des murs sombres et profonds, bruts de décoffrage. Reste enfin, pour l’architecte, un facteur essentiel : l’inscription dans le site. Il travaille actuellement à un projet de mémorial à Vardø (Norvège), lequel bâtiment sera édifié à l’emplacement même où des « sorcières » furent brûlées vives au XVIIe siècle. « Vous devez toujours vous inscrire dans l’histoire du lieu, dit Zumthor, aussi terrible soit-elle. »

« Peter Zumthor, Édifices et projets, 1986-2007 », jusqu’au 2 novembre, LX Factory, 103, rue Rodrigues Faria, Alcântara, Lisbonne, www.experimentadesign.pt, tlj 12h-20h.

Peter Zumthor

- Concept de l’exposition et sélection des pièces : Thomas Durisch
- Installation audiovisuelle : Nicole Six et Paul Petritsch
- Nombre de salles : 4
- Nombre de projets présentés : 29

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°288 du 3 octobre 2008, avec le titre suivant : Peter Zumthor ou l’architecture des sens

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